Sorcelage et monstres slaves

Le mois de mai marque l’anniversaire du désormais cultissime Witcher III. C’est l’occasion de revenir un peu sur ce qui fait la grandeur du jeu. Qualité d’écriture, beauté des paysages, variété du bestiaire, charisme des personnages… La recette du succès n’est pas nécessairement simple.

Les monstres qui peuplent les contrées du Nord et les mythologies qui les nourrissent ont joué un rôle important dans le succès de la licence, tant au niveau du jeu qu’au niveau du livre. Les origines slaves de la production, voire plus spécifiquement polonaises, s’y ressentent fortement. Voici quelques-uns des éléments qu’il est intéressant de reconnaître en faisant ou en refaisant le jeu.

Un auteur polonais

L’auteur du livre est Andrzej Sapkowski. Plus polonais que ça, on fait pas. Et la Pologne est un pays de culture et de langue slave. Les influences de ces origines sur l’oeuvre littéraire sont indéniables, que ce soit dans les traits d’humour, la manière de manier la langue ou le bestiaire. D’ailleurs, intéressons-nous un peu aux monstres…

Un bestiaire marqué à l’Est de l’Europe

Après cinq ans de dur labeur, j’ai accouché d’une thèse qui analyse les expressions de la culture polonaise dans les traductions françaises du Sorceleur et de quelques autres livres dits « de grande diffusion ». Une manière savante d’assumer mes tendances geek.

Au cours de cette thèse, je me suis pas mal penchée sur les bestiaires de la fantasy. Comment se constituent-ils? Où les auteurs puisent-ils leur inspiration? Pour Sapkowski, la réponse a été multiple. Certains monstres semblent provenir tout droit de la tête de l’auteur. D’autres sont clairement tirés des mythes nordiques, scandinaves. Et d’autres encore sont issus de croyances slaves plus ou moins connues et répandues. En voici quelques-uns.

  • La strige

La strige apparaît dans la toute première nouvelle du tout premier recueil (Le Dernier Vœu). C’est un monstre assez intéressant car il peut être compris de différentes manières. En effet, la strige existe aussi bien dans les mythologies gréco-romaines que slaves. Pour les premières, il s’agit de:

« monstre fabuleux représenté avec une tête de femme, un corps d’oiseau et des serres de rapace, qui passait pour sucer le sang des nouveau-nés et des jeunes enfants ».

Pour les deuxièmes, celles qui viennent des pays slaves, ce sont:

« des vampires, des sorcières faisant du mal aux hommes, prenant la forme d’oiseaux qui se nourrissent de sang humain; des âmes d’enfants nés avec des dents ou d’adultes possédant deux rangées de dents qui hantent les humains après leur mort ».

Est-ce que Sapkowski s’est inspiré plutôt de l’une version que de l’autre, ou bien un peu des deux? Je ne saurais dire. Dans tous les cas, la fonction de sa strige (monstre qui sort la nuit de sa crypte pour s’en prendre à tous ceux qui s’approchent trop) semblerait être plutôt slave. Ceci dit, la description qu’il en fait ne correspond ni à l’un, ni à l’autre:

« Sa Grandeur la fille du roi, ce maudit superbâtard, a quatres coudées de haut; elle fait penser à une barrique de bière; elle a une gueule qui va d’une oreille à l’autre, pleine de dents aiguisées comme des poignards, des yeux rouges et des boucles rousses, des grosses paluches griffues de chat sauvage qui descendent jusqu’à terre ».

Les équipes du jeu vidéo en on fait une représentation intéressante dans l’opening du premier volet. Il met en scène Geralt qui combat la strige et résume rapidement la nouvelle correspondante:

  • La kikimorrhe

Un autre monstre typiquement slave apparaît dans « Le moindre mal », nouvelle du Dernier Vœu: la kikimorrhe, en polonais « kikimora ». Dans l’imaginaire slave, c’est un esprit domestique féminin qui va tantôt aider à la réalisation des tâches ménagères, tantôt la perturber. Son attribut est le métier à tisser, et l’apercevoir à l’oeuvre est le signe annonciateur d’un malheur prochain. Chez Sapkowski, elle se retrouve dénaturée et diabolisée, réinterprétée comme:

« un croisement d’araignée et de crocodile »

Les concepteurs du jeu sont restés fidèles à cette vision:

Concept art de kikimorrhe
Concept art de kikimorrhe réalisé par les équipes de CD Projekt Red pour le premier volet du jeu

Fun fact: la nouvelle « Le moindre mal » dans laquelle apparaît la kikimorrhe s’inspire par sa trame de Blanche-Neige, conte connu de tous. Or la princesse mise en scène, Renfri, meurt à la fin. Or l’attribut de la kikimorrhe est le métier à tisser, et Blanche-Neige s’endort en se piquant sur… un métier à tisser. Une preuve que chez Sapkowski, rien n’est laissé au hasard.

  • Le noyeur

Ah, le noyeur! Si vous avez fait Witcher III, vous vous souvenez certainement de celui-là. Il y en a un peu partout sur les berges des rivières et dans l’eau. Et pour peu qu’il y ait un groupe un peu nombreux avec quelques niveaux de plus que vous, vous pouvez rapidement vous retrouver en difficulté.

Ce monstre si fréquent dans Witcher III n’apparaît que de façon très sporadique dans Le Sorceleur. Dans les mythologies slaves, il s’agit du pendant masculin de la « rusalka », créature féminine démoniaque qui s’est suicidée après avoir été bafouée et qui revient se venger des hommes. En gros, les noyeurs sont des hommes qui se sont suicidés en se noyant et qui sont punis pour ce méfait en réapparaissant sous la forme de créatures maléfiques.

Je ne sais pas trop ce que ça dit sur l’univers de Witcher III, le nombre de suicides par noyade doit crever le plafond. C’est tout de même devenu un monstre emblématique du jeu, de par son nombre et sa fréquence.

Modélisation 3D de noyeur
Modélisation 3D de noyeur selon l’interprétation de CD Projekt Red

Je pourrais continuer à citer les exemples, mais je pense qu’on a déjà un bon aperçu du fait que Sapkowski s’inspire de sa culture nationale dans ses bestiaires. Mais pas que: des éléments d’histoire et de culture polonaise plus divers se retrouvent dans ses ouvrages. Ils seront analysés dans un article qui va bientôt paraître sur le blog.

La Pologne, une terre de fantasy

Les productions de fantasy polonaise sont riches et nombreuses. Les noms sont parfois complexes (j’invite les Français à essayer de prononcer « Jarosław Grzędowicz »), mais il y a beaucoup de productions d’énorme qualité. La fantasy se retrouve souvent dans les meilleures ventes, et il y a beaucoup d’auteurs comme de lecteurs. Je vous invite à ce sujet à jeter un œil à un petit échantillon ici. J’ai eu envie de m’essayer à la traduction de la fantasy et je me suis attaquée au premier chapitre d’un livre tout simplement génial que je vous propose de découvrir: Pan Lodowego Ogrodu soit « Le Maître du jardin de glace » en français.

Un caractère polonais qui se retrouve dans le jeu

Il y a beaucoup de Pologne dans le jeu The Witcher III. Que ce soient les décors dans les auberges, les noms des PNJ, ou carrément les quêtes, l’aspect slave est très présent. Il fera l’objet d’un nouvel article dans le courant du mois. Pour le moment, voici une petite liste non exhaustive de monstres prélevés dans l’imaginaire slave et adaptés au jeu, qui ne se retrouvent pas nécessairement dans la livre.

  • Le célicole

Dans l’une des quêtes de Wild Hunt, on croise le chemin d’une adorable petite monstruosité, Jeannot. Il s’agit d’un célicole qui est tiré tout droit des mythes et croyances slaves. En Pologne, on les appelait « bożątka » et on pensait qu’il s’agissait des âmes d’enfants qui n’avaient pas encore été baptisés.

A ce stade, on peut remarquer une certaine récurrence entre le thème du baptême catholique et la présence de monstres païens dans l’imaginaire slave. C’est plutôt normal, si l’on considère que ces pays-là ont été christianisés bien plus tard que, par exemple, la France. Lorsque la religion monothéiste a débarqué, les croyances magiques avaient eu 500 ans (soit la moitié d’un millénaire, soit quand même pas mal) pour se développer. Au lieu de les rejeter en bloc, les gens ont eu plutôt tendance à assimiler l’ancien avec le nouveau. C’est ainsi que l’on obtient un bestiaire tout sauf chrétien, mais qui dépend de la religion.

Ce sera tout pour l’aparté historique.

Jeannot le célicole
Jeannot le célicole. Il est moche, mais on l’aime bien.
  • Démon de midi, démon de la peste, et consortes

Tout au long du jeu, on rencontre pas mal de fantômes différents, qu’il s’agisse de gentils revenants, de spectres dévastateurs, ou autres. Les fantômes font globalement partie d’un imaginaire collectif mondial. Toutefois, quelques revenants particuliers sont très slaves. C’est le cas pour des le spectre de midi, le spectre de minuit ou encore la vierge de la peste. Le spectre de midi était un démon qui apparaissait lorsqu’une jeune femme mourait juste avant ou juste après son mariage. Elle vivait dans les champs et sortait à midi pour guetter ses proies, hommes, femmes et enfants. Quant à la vierge de la peste, elle était considérée comme la personnification de… la peste, bien entendu. Elle s’accrochait aux voyageurs et les forçait à aller de ville en village. Lorsque la vierge de la peste agitait un chiffon ensanglanté dans un patelin, celui-ci était irrémédiablement condamné à être décimé par la maladie.

  • Baba Jaga

Une petite dernière pour la route, j’ai nommé Baba Jaga [prononcer « yaga »]. Version slave de la vilaine sorcière, c’est elle qui apparaît dans tous les contes racontés aux petits enfants polonais. La méchante sorcière de Hansel et Gretel? Baba Jaga, évidemment! Elle vivait dans une maison montée sur des pattes de poule, elle était vieille et moche et elle se déplaçait en chaudron volant.

On la retrouve dans l’extension Blood and Wine de Witcher III, et elle correspond en tout point à l’image qu’on s’en fait:

Baba Jaga
On rencontre Baba Jaga dans le pays imaginaire des deux princesses, dans Blood and Wine.

Je pourrais continuer la liste des créatures slaves présentes dans Witcher III encore et encore. Leshen, couvin, guenaude spectrale, guenaude aquatique, fiellon, tchort, et j’en passe… Tous font partie intégrante d’un imaginaire slave développé pendant des siècles, et jamais pleinement oublié.

Maintenant, quand vous jouez au jeu ou lisez le livre, voyez-les d’un œil nouveau et appréciez la richesse culturelle qu’ils apportent!

[Sources principales pour les monstres: Słownik mitów i tradycji kultury (Dictionnaire des mythes et traditions culturelles), Władysław Kopaliński et Bestiariusz słowiański (Bestiaire slave) de Paweł Zych et Witold Vargas]


 

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