Le Maître du jardin de glace – chapitre 1

Le Maître du Jardin de Glace, Jarosław Grzędowicz

Chapitre 1 : Le Vagabond de Nuit

Ils racontaient qu’il était sorti tout droit des écumes de la Mer du Nord, engendré par leurs abîmes glaciales et enragées, enfant d’une noyée fécondée par la mer.

Ils racontaient qu’il était sorti des Déserts de l’Angoisse, fruit de pensées impures, différent des autres Ombres. Différent, car en tout point semblable à un homme.

Ils racontaient qu’il était le fils de Hind, dieu des guerriers, et d’une mortelle, engendré par le dieu pendant l’un de ses voyages à travers le monde sous l’aspect d’un vagabond.

Ils racontaient qu’il était né de l’éclair qui avait tué Sikrana Vent de Sel, fille de Stiging la Hache Hurlante, alors qu’elle errait dans les dunes, seule sur la falaise pendant un orage, guettant à l’horizon les voiles du navire de son bien-aimé. Morte, elle a donné naissance aux flammes et à un guerrier.

Ils racontaient qu’il était apparu dans la nuit, chevauchant un destrier aussi grand qu’un dragon, un faucon perché sur son épaule, un loup courant à ses côtés.

Ils racontaient tout un tas de conneries.

Ça ne s’est pas du tout passé comme ça.

En vérité, il a été craché par les étoiles.

***

« T’as un quart d’heure », explique Jofa. Ça doit faire la dixième fois qu’il me le répète. Je suis assis, ficelé à l’intérieur du cocon. Mon matériel bizarroïde remplit tous les recoins de la capsule. Des techniciens en combinaison rouge vif s’affairent en arrière-plan. Quelqu’un branche un gros câble et jure. Des signaux d’alarmes orange clignotent, et tous les quelques instants, une machine vomit des flots de vapeur épaisse. Je ne suis pas prêt.

Je ne suis pas prêt.

« Oublie pas. Tu dois t’éloigner d’au moins cinq cents mètres et te planquer. L’explosion ne va pas être très forte. La capsule va sauter, mais tu peux te prendre des pierres, des morceaux de bois ou autre chose. Il y aura deux ondes de choc. D’abord une normale, à cause de l’explosion, puis une onde de retour. Après environ trois secondes ».

Premier rugissement de sirène. Une voix féminine pompeuse entame le compte à rebours. Toutes les dix secondes, à partir de six cents, pour l’instant. Je ne suis pas prêt. Dans un instant, ils vont m’envoyer dans l’espace, puis ils iront à la cantine.

Je ne comprends pas comment j’ai pu me fourrer là-dedans. Jofa ajuste quelques câbles à l’intérieur de la capsule et glisse discrètement un paquet de tabac dans le compartiment.

« Comment vous sentez-vous ?, demande la voix métallique de Nowinkow dans le casque. Votre pouls s’accélère.

– Je me demande vraiment pourquoi », je réponds dans le micro, les dents serrées. Crétin de toubib.

Je me sens comme un monarque antique à ses propres funérailles, attaché à un trône qui va prendre feu dans un moment. Devant moi défile un cortège de corbeaux munis de présents. Un mec m’a déjà donné un couteau-suisse et une bouteille d’eau-de-vie. En toute illégalité. Ce sont des artefacts. Des anachronismes. Quand je pense à tous les efforts que le commandement de mission a fournis pour que je ne puisse même pas emporter un briquet…

Ce sont des présents funèbres.

Il ne manque que les pleureuses.

Ils auraient dû penser aux pleureuses.

Cinq cents secondes.

Je ne suis pas prêt.

«  Comment tu te sens ? ». C’est Deirdre. Sa tignasse rousse est dissimulée sous une capuche, ses superbes lèvres tremblent, des larmes scintillent dans ses yeux, telles des diamants.

Nous l’avons, notre pleureuse. Cette courte relation ne nous a pas réussi, ma rousse Deirdre de Derry (que certains appellent à tort Londonderry). Tu savais que cela ne nous mènerait à rien. Juste une amourette avant d’aller au front.

Je lève simplement le pouce. Pour l’instant, mon cyfral est inactif. Je ne peux pas réguler mes émotions et faire le dur. Et je suis triste, moi aussi, rousse Deirdre de Derry.

Mais il est trop tard, même pour des paroles.

C’est à mon bûcher qu’ils vont bientôt mettre le feu.

Et tu ne pourras pas m’embrasser à travers mon masque.

D’ailleurs, c’est toi, le vrai commando, Deirdre. Le vrai Morse, comme on vous appelle, vous les caporaux de l’Unité Marine de Reconnaissance Spéciale. Moi, je ne suis qu’un civil. Un bénévole au contre-espionnage qui a suivi une formation en un an.

C’est toi, la dure.

Et puis, c’est moi qui vais disparaitre sur un trône en flammes, et toi qui iras manger à la cantine.

Je tends la main, Deirdre me tapote la paume. Ça se passe comme ça entre nous. Pas de temps à perdre en sentiments.

Puis quelqu’un meurt sans dire adieu.

Jusque-là, huit ne sont pas revenus. Moi, je dois juste aller voir ce qui leur est arrivé. Et probablement identifier leurs corps. Ça va faire deux ans, mais s’ils ont quand même survécu, je vais devoir les secourir, ou réparer leurs conneries. Et revenir.

Je reviendrai, allez tous vous faire voir.

Trois cent cinquante.

La soupape de la capsule, bombée comme le dos d’un scarabée, se rabat dans le sifflement des servomoteurs. J’entends les verrous se fermer.

Deirdre embrasse la visière triangulaire en verre dix-sept couches, laissant une trace de rouge à lèvres couleur rouille sur la surface blindée.

L’empreinte des superbes lèvres de Deirdre a l’aspect du sang séché sur mon sarcophage.

Fracas métallique sur le haut de la capsule. Vacarme des mors s’insérant dans le système d’amarrage.

Tous les écrans de contrôle s’illuminent en vert et ambre.

« Vagabond de Nuit, ici Contrôle. On démarre le lancement. Comment tu te sens, Drakkainen ?

– Prêt.

– Tu es sur les rails de transport, c’est parti pour la piste de lancement.

– Compris ».

Pendant tout le chemin, Contrôle m’interroge sur les procédures à suivre et sur l’utilisation du matériel, sûrement pour m’occuper l’esprit. Je ne suis pas sur un bateau de croisière.

Je suis dans une capsule de parachutage. Moi, je suis le colis. Je ne contrôle rien. Le démarrage et l’atterrissage se feront automatiquement. Je dois serrer les mâchoires sur le protège-dent et ne pas oublier de respirer. Je peux éventuellement relâcher mes muscles, penser à l’Europe et essayer de trouver un peu de plaisir dans tout ça. C’est tout.

Quelque chose comme une poste pneumatique.

« Comment tu te sens, Nitj’sefni ? »

Nitj’sefni : le Vagabond de Nuit. Prononcé dans la langue gutturale du Peuple de la Côte. A part moi, il doit y avoir une vingtaine de personnes qui la connaissent. Je reconnais cette voix : c’est Iceberg, le chef de mission. Un gars sympathique à l’allure bienveillante et humaniste d’un professeur de philosophie dans une fac respectée. En réalité, c’est un diable aussi attentionné qu’un cobra. C’est lui qui m’a incité à rejoindre le programme. Maintenant, il a décidé qu’il devait me dire adieu en personne, histoire de me laisser bonne impression.

« Comme un colis, patron.

– Ça va être comme des montagnes russes. Ça va te plaire. »

Le couloir dans lequel se déplace mon cocon est illuminé par des lampes fluorescentes circulaires, le sas se referme derrière moi.

C’est moi qui l’ai voulu.

Je ne vois pas les étoiles.

Je ne vois pas non plus le globe qui, dans quelques secondes, deviendra mon unique univers.

Quand le sas du quai de lancement s’ouvre, tout ça se trouve en-dessous, sous la capsule. Moi, je ne peux regarder que le mur, inondé toutes les secondes par la lumière orange du signal d’alarme.

Du bruit dans les écouteurs. Contrôle vérifie les derniers paramètres, la pétasse pompeuse commence son décompte toutes les secondes. Quelle voix. Une Walkyrie contrariée à la veille de ses règles. J’espère ne jamais la rencontrer.

« Tu veux dire quelque chose ?

– Je suis innocent ».

Le dernier bruit que j’entends dans mon monde, c’est le vacarme du mors d’amarrage qui grince sur le blindage et le fracas étouffé de la mise à feu.

Je ne suis pas prêt…

Après, il n’y a plus aucun bruit de l’extérieur, sauf les sons dans les écouteurs. Je pousse un cri joyeux de cow-boy et je tombe.

Ce genre de comportement nonchalant, c’est la tradition. Je suis gaillard, indestructible, un vrai dur.

En réalité, je commence vraiment à aimer ça.

Je ne vois presque rien. Tout tourbillonne autour de moi, les étoiles se transforment en zigzags, mais pendant un instant j’aperçois quand même « la Mante », suspendue au firmament telle la pointe large d’une flèche kébiryenne. Elle rétrécit en un instant pour ne devenir qu’une autre petite étoile impossible à distinguer des autres. Adieu les impôts, les procédures et les règles. Adieu, la civilisation. Adieu, les fêtes, les hot-dogs et les hôpitaux. Adieu, la Terre. Adieu, mon Europe adorée. Que ton taureau t’emporte au diable.

C’est la fin.

Et allez tous vous faire foutre.

J’essaye de respirer normalement, mais j’ai l’impression que mes boyaux sont en train de se frayer un passage à travers ma gorge. La peau de mon visage s’étend en une grimace et je commence à devenir aveugle. Le sang n’afflue plus dans mes mains, je ne sens plus mes jambes.

Je vois toujours l’empreinte des superbes lèvres de Deirdre de Derry sur la visière triangulaire. La trace sanglante de son baiser est finalement effacée par un cocon de flammes furieuses qui fleurit autour de la capsule.

Personne ne m’attend. La haute falaise surplombant la mer est déserte, jusqu’à l’horizon. Jusqu’à la bordure des marais salés ornés de quelques buissons tordus, où l’on peut distinguer la lisière sombre de la forêt.

C’est le désert total. Tant mieux. S’il y avait eu quelqu’un, j’aurais dû le tuer.

Ce n’est pas une blague.

Ma mission est strictement confidentielle. Officiellement illégale. Ce monde tout entier est placé en quarantaine. En quarantaine totale, depuis l’échec du premier programme d’exploration. C’est la première civilisation anthropoïde découverte dans le cosmos. Inestimable. Ils ne doivent pas apprendre qu’ils ne sont pas seuls dans l’univers. Nous n’avons pas le droit d’ingérer dans leur culture, quoi qu’ils fassent. Qui sommes-nous pour juger, etc. Tout ce que je fais, mon existence même, viole chacune des lois solennellement proclamées à Bruxelles. À la lumière de l’idéologie de non-ingérence, Iceberg est un criminel. Il risque un choc culturel, juste pour sauver quelques hommes. Quelques individus. Et en plus, si ça se trouve, il veut savoir de quoi il en retourne.

C’est contraire aux directives.

Mais ça ne me dérange pas le moins du monde.

J’atterris à cinquante mètres du bord de la falaise, à plus ou moins un mètre. Avec un parachute de type « aile » et des moteurs gravitationnels de manœuvre.

J’attends cinq minutes que les revêtements refroidissent suffisamment pour que je puisse sortir, puis j’ouvre les verrous du capot et je défais ma ceinture.

La capsule, debout au centre d’un cercle d’herbe brûlée, a l’air d’un fruit crevé.

Je n’ai pas le temps d’admirer le paysage. Toute trace de mon arrivée doit disparaitre au plus vite.

Je dois sortir tout le matériel que je vais emporter avec moi de la capsule. Plier le parachute et le fourrer dans l’écoutille. Puis charger toutes mes affaires sur mon dos et lancer le compte à rebours.

Je dois m’éloigner de cinq cents mètres. C’est la distance qui me sépare des roches calcaires en bordure de la forêt. C’est bien. Elles devraient me protéger de tout fragment dû à l’explosion.

Je transporte mes affaires en plusieurs fois. Des sacs de selle pleins à craquer, la selle qui va avec, un bagage, de l’armement. L’air est frais et pur, éclairé par la lumière extraordinaire et intense du soleil couchant. C’est la seule planète étrangère sur laquelle j’ai été de toute ma vie. Comme la plupart des gens, je n’ai jamais quitté la Terre. Avant tout, je n’arrive pas à comprendre que tout ce qui se trouve autour de moi ait l’air si normal.

Si familier.

L’herbe, c’est de l’herbe. Les plantes, juste des plantes. Un peu différentes, mais pas plus que par exemple au Brésil, ou en Australie. Le ciel au-dessus de ma tête, le coucher de soleil, les vagues au pied de la falaise, tout a l’air normal. Comme au polygone du Costa Verde. Comme à la maison, près de Split.

Comme partout.

Je n’ai pas envie d’abandonner le parachute, ces quelques dizaines de mètres carrés de toile plus résistante et plus légère que n’importe quel tissu trouvable ici. Une multitude de fils miraculeux tissés en arachnide, et sur chacun on pourrait accrocher un bœuf. En une fraction de seconde, tout ceci doit se transformer en fumée, or des mois d’entraînement intensif ont réveillé mon instinct de clochard. Chaque chose que tu trouves peut t’être utile. C’est pour ça que j’ai autant de mal à me séparer de mon parachute. Je vais le détruire alors qu’il va me manquer très bientôt, quand je serai en train de lutter avec des saloperies de brins de paille.

Je soulève la chape du déclencheur, je tourne la clé, j’entre le code à six chiffres, puis je pousse la poignée rouge, je la tourne et la sors sur toute sa longueur.

Rien.

Au lieu des chiffres carrés du compte à rebours, je vois des séries de codes s’afficher sur l’écran, puis des petits signes et des messages d’erreur, les uns après les autres.

Je commence à avoir chaud.

C’est un des secrets de ce monde.

Un de ceux que je dois percer à jour.

Le Midgaard est une zone de mort pour l’électronique. Ici, en un rien de temps, tous les gadgets dont nous sommes entourés chez nous depuis notre naissance et jusqu’à notre digne mort commencent d’abord à déconner, puis à tomber en panne, et finalement, ils rendent l’âme.

La première expédition n’a même pas réussi à décoller. Après avoir démarré, le vaisseau de sauvetage qui avait été envoyé pour la récupérer n’a réussi à atteindre que l’orbite. Un instant plus tard, toutes les machines sont mortes. Même la lumière dans la cabine s’est éteinte, après quoi le vaisseau s’est mis à dériver. Il a dû être remorqué. Tout le monde a survécu, mais ils ont été obligés de tout jeter, même leurs montres.

Le véhicule qui était venu chercher la dernière expédition a attendu à peine une demi-heure à l’endroit fixé. À son retour, il a failli s’écraser contre le vaisseau-mère.

Maintenant, je ne sais pas si le détonateur a été enclenché, si c’est l’affichage qui ne marche plus, ou si la séquence d’autodestruction a été refusée. Si je me trompe, je vais rester agenouillé là à me battre avec le clavier jusqu’à ce que la tête hyperthermobarique se réveille sous mes pieds.

Ce serait la fin de la mission.

Je sens ma chemise de toile devenir humide. Je tapote nerveusement les claviers morts, initiant la procédure d’arrêt, après quoi je remets la machine à zéro avec la clé.

La chape se soulève, mais trois fois plus lentement que d’habitude. A nouveau la clé, les codes, la poignée. Cette fois-ci, le compte à rebours démarre. Certains chiffres sont bizarres, comme des lettres d’un alphabet inconnu.

Je suppose que le déclencheur fonctionne et je me lance en courant en direction des rochers.

L’explosion me rattrape après deux cents mètres, tout au plus.

Je vois une lumière aveuglante et je n’ai même pas le temps de me jeter à terre. L’onde de choc me balaye comme un tsunami, me traîne à travers la vase et la mousse des marais. J’ai de l’eau boueuse plein la bouche, une de mes mains et mon dos me brûlent comme s’ils étaient ébouillantés.

Après une demi-seconde, l’onde revient. L’air est vide en son épicentre.

La conclusion est simple : le déclencheur a démarré du premier coup.

Il s’en est fallu de peu.

Autour de l’endroit où se trouvait ma capsule, il ne reste qu’une brèche profonde, comme détachée de la falaise d’un coup de dents, ainsi qu’un anneau d’herbe carbonisée, au-dessus duquel se forme un nuage en forme de champignon. On dirait une mini-explosion nucléaire.

Et il ordonna de brûler tous les navires à quai.

Je m’assois sur une pierre plate derrière le cercle de rochers où j’ai laissé mes affaires, et je m’adosse contre le granit. Je regarde le ciel qui s’assombrit. J’écoute les voix des oiseaux, étrangères et nostalgiques.

Dans notre monde, il est difficile de trouver un désert où il n’y aurait rien à part la nature, le ciel au-dessus de la tête, et un homme assis sur une pierre.

Un homme lié par la seule loi qui régit son cœur. Toute ma vie, où que j’aille et quoi que je fasse, des millions de règles contrôlaient ma vie. Des milliers de fonctionnaires normalisaient chacune de mes pensées et chacun de mes actes. Ils avaient des procédures pour chaque chose. Ils essayaient sans cesse de prendre soin de moi et de me protéger de tout danger. Toute ma vie, je me suis senti comme si j’avais douze ans… et des millions de parents.

Ici, personne ne se soucie de moi. Je peux me saouler, me tordre une cheville, me faire exploser avec ma propre charge thermique ou tomber dans un puits. Tout ça à mes propres risques et périls.

Mon dieu, quel soulagement !

Sous l’abattant des sacs de selle, je trouve une bouteille plate en plastique d’eau-de-vie « Monastyr ». J’en prends une bonne gorgée, mais avant, j’en verse un peu dans le creux de ma main et je presse ma paume contre le sol. Une offrande à Hind, le dieu des guerriers. Maintenant, la Côte des Voiles est ma seule patrie. Je sens le goût de prunes qui ont poussé de l’autre côté du cosmos, quelque part près de Rijeka. Le goût du soleil adriatique, qui ici n’est qu’une petite étoile pâle à l’intérieur d’une constellation mineure appelée la Main. Invraisemblablement loin. C’est inconcevable. L’homme ne sait pas penser en termes astronomiques.

On m’avait prévenu. C’est fatal pour le moral. On peut devenir fou.

Comme si quelqu’un qui s’embarque dans ce genre d’aventure pouvait être normal.

J’inspecte mes maigres possessions. Je connais tous les objets par cœur, je les ai eus dans les mains des milliers de fois. Je sais les assembler et les démonter même en dormant.

Au début, je ne comprenais pas à quoi rimait tout ce cirque. Je pensais que je devrais avoir des armes normales. Ne serait-ce qu’un pistolet. Je peux ressembler à un autochtone, bien sûr, mais pourquoi employer un régiment de personnes sous la direction de xéno-ethnologues pour me fabriquer des chaussures en cuirs spéciaux modifiés, alors que je pourrais tout simplement porter de solides chaussures militaires ou de randonnée à cinquante euros ? Qui verra la différence ? Je vais entrer dans la légende comme Celui Qui Avait des Chaussures Magiques et je vais changer la culture de ce monde ?

Pourquoi je n’ai pas le droit d’emmener un slip ? Je suis enveloppé d’un morceau de toile fine comme d’une couche-culotte. Ce n’est pas si difficile. On attache une bande à la taille, puis on prend le tissu rectangulaire qui pend derrière et on le retourne de manière à former deux triangles, ensuite on passe l’extrémité sous la bande et on la remet à l’extérieur. Simple.

Et inconfortable.

J’ai suffisamment de bagages pour charger un gros cheval, mais je dois transporter tout ça moi-même d’une manière ou d’une autre. On m’a appris à me passer de matériel, mais je ne sais pas combien de temps je vais rester ici. Chaque objet augmente mes chances de survie.

On va me considérer comme disparu en mission si on ne me retrouve pas dans un an au même endroit, ou si je ne donne pas signe de vie.

L’électronique meurt en un instant, mais les organismes bioniques réussissent à survivre. Cela ne m’étonne pas. Après tout, les hommes et les animaux se portent à merveille, ici.

Je sors la boîte contenant le radiolaire. Ma mascotte. Mon animal de compagnie.

Mon émetteur.

Le cylindre en métal est couvert d’ornements enchevêtrés. J’appuie sur plusieurs éléments dans un ordre défini : une tête de serpent, une feuille d’érable, une roue de char, un œil de grenouille. Le compartiment interne sort avec un sifflement, le radiolaire désarticulé flotte dans un gel verdâtre, comme une grosse méduse. Ses tentacules pendouillent librement, les chapeaux des antennes enveloppent la cloche, seuls de minuscules points luminescents parcourent le corps hyalin. L’émetteur reste plongé dans un semi-coma en attendant son heure. Un jour, je vais devoir lancer un appel de détresse, signaler la fin de la mission ou effectuer mon dernier rapport, et le radiolaire se réveillera. Il transmettra mon message directement au satellite d’observation, ce qui lui coûtera probablement la vie.

Pendant l’entrainement, il s’est avéré que je vais devoir porter mon armure complète en marchant. Autrement, je ne vais pas réussir à tout transporter. Elle n’est pas lourde, mais extrêmement encombrante une fois enlevée. Elle remplit un gros sac à elle seule, et j’ai encore d’autres bagages à transporter, ainsi qu’un manteau roulé en boule, mes armes, un bouclier et une selle. Si c’était une armure normale, locale, je pourrais à peine bouger avec tout ce bazar. Grâce aux matériaux modernes, élaborés afin de ressembler le plus possible à l’acier battu, aux liens tressés et au cuir renforcé, le tout, casque y compris, ne pèse que douze kilos. L’équipement complet du guerrier normal de la Côte pèse deux fois plus. J’enfile les jambières, les brassards, la cotte de mailles, la demi-armure feuilletée et le casque. Je boucle la ceinture avec les armes, et pour la première fois ici je sors mon épée.

Elle a été forgée dans les entreprises Nordland, qui produit des hélicoptères gravitationnels de combat. Elle ne ressemble pas aux épées du Peuple de la Côte. Elle est un peu plus longue, avec un manche deux fois plus long sans véritable pommeau, une garde carrée en forme de bouclier, et une lame à un seul tranchant, née d’une particule mono-moléculaire. Sa silhouette s’inspire un peu du shinobi ken, l’épée des assassins du Japon médiéval. Moi, je voulais un katana de samouraï, mais mon instructeur de combat m’a prouvé à l’aide de quelques exemples douloureux que ce n’était qu’un caprice stupide. À la place, on m’a donné un outil beaucoup plus universel,  qui  me permet de combattre dans plusieurs styles différents : avec bouclier, à une ou à deux mains. Je peux faire de l’escrime, combattre dans le style ken-jutsu ou labourer comme un templier.

En guise d’outil quotidien, on m’a donné une machette. Sa construction est aussi simple et sa technologie aussi raffinée que celles de l’épée. Cependant, dans des cultures para-féodales comme celle-ci, une épée, ce n’est pas rien. Elle ne coûte pas seulement une fortune, elle renferme également l’honneur du guerrier, les âmes des victimes, la chance, une divinité en personne et je ne sais quoi encore. Si je commence à l’utiliser pour couper des branches mortes pour me faire un feu ou creuser dans la terre, soit je vais m’attirer des ennuis, soit je serai tourné en ridicule. Dans tous les cas, je vais inutilement attirer l’attention sur moi.

Il y a aussi un couteau, un peu de matériel de camping, des vêtements chauds, des chaussures de rechange, des chaussures d’hiver, un arc déplié, des flèches, un bouclier ovale laminé et tout pour le cheval. Putain de selle. Elle est excellente, légère, avec une multitude de cachettes et de sacs en tous genres, mais je crois qu’il n’existe rien de plus encombrant à transporter.

Le heaume est évidemment prévu pour être porté sur la tête. Les sacs sont élaborés de manière à ce que je puisse les accrocher sur mes épaules, un devant, un derrière, et les attacher sur les côtés. Je dispose alors de quelque chose qui rappelle un sac-à-dos difforme. Je peux fixer le bouclier sur mon dos. Les flèches et l’arc plié sont à ma ceinture, à droite. La machette atterrit dans le sac de devant.

Je finis par transporter la selle sur le dos, l’intérieur du caparaçon s’appuie sur le bouclier, le quartier s’introduit entre le sac et le protège-nuque du heaume.

Me voilà.

J’arrive.

Chargé comme un dromadaire, en armure complète, ma selle sur le dos, on dirait Tweedledum et Tweedledee en une seule personne. Je trébuche dans le marais boueux plein de rochers et d’arbres morts, les pièces de mon équipement s’entrechoquent bruyamment et je me dirige vers la forêt qui dissimulera ce curieux spectacle.

Je donnerais n’importe quoi pour un cheval.

La nuit tombe. Je décide de réveiller le cyfral.

Le cyfral. Mon ange gardien parasite, élevé dans un laboratoire secret de Nishima Biotronics pour les besoins de l’Unité Marine de Reconnaissance Spéciale.

Le seul élément de mon équipement que je suis sûr de ne pas perdre et sans lequel je pourrais difficilement survivre ici.

Il fait de moi un surhomme. C’est grâce à lui que je vois dans l’obscurité, que j’entends le couinement d’une souris à deux cents mètres ; c’est lui qui, en cas de danger, injecte dans mes veines l’hyper-adrénaline qui accélère mes mouvements et aiguise mes réflexes. Grâce à lui, le baragouin métallique du Peuple de la Côte ou le charabia guttural des Amitraïs sonne à mes oreilles comme ma langue maternelle. S’il le faut, il m’anesthésiera, me guérira, projettera un plan que je pourrai consulter en fermant les yeux ou un viseur sur ma rétine.

Ce n’est que grâce à lui qu’en un an d’entraînement, j’ai pu apprendre ce que j’aurais normalement dû mettre vingt ans à découvrir.

Sans ce putain de champignon parasite dans mon cerveau, toute la mission n’aurait été qu’un suicide très onéreux.

Ils me l’ont introduit par le nez.

À l’époque, c’était encore une graine. Il a dissous sa membrane et s’est transformé en une larve pas plus grande qu’un parasite de malaria. Ensuite, il a voyagé dans mon système sanguin, se jouant des globules blancs, jusqu’à atteindre l’hypothalamus. Il s’y est niché et a commencé à grandir, se nourrissant de mon sang.

Il y a douze ans, lorsque le premier modèle a été administré pour la première fois dans le plus grand secret, ma patrie adorée a décidé, par la bouche d’un eurocrate devenu dingue, que le cyfral devrait faire en sorte que le soldat fonctionne en respect du règlement, des procédures et des lois édictées. Et encore mieux, qu’il soit obéissant. Je suppose qu’il s’imaginait déjà une Europe dans laquelle un jour, on placerait un truc comme ça à chaque nourrisson. Les chanceux qui y ont eu droit étaient de la division Falschirmjager. Plusieurs commandos sont morts dès les essais polygonaux, et deux autres se sont tiré une balle avant qu’on ait le temps de désactiver leurs implants. Trois ont fini à l’asile.

Je chiais dans mon froc quand ils me l’ont introduit.

Ils m’ont expliqué que c’était la sixième version, très minutieusement testée. Que ce n’était qu’un dispositif d’aide, une dope qui ne changerait rien à ma personnalité. Que c’était simplement un ordinateur interne qui me donnerait temporairement accès à des zones inutilisées de mon cerveau et qui me permettrait de contrôler des processus sur lesquels je ne devrais normalement avoir aucune influence. Qu’en cas de problème, l’opération serait complètement réversible. Qu’il suffisait de le désactiver pour qu’il meure et soit résorbé par mon organisme. Ils disaient qu’ils savaient ce qu’ils faisaient.

Je ne les ai pas crus une seconde.

J’avais une peur bleue.

Ensuite, le cyfral s’est activé et m’a enlevé ma peur.

C’est la première chose qu’il a faite. Il a tué ma capacité à ressentir ces banales sensations humaines que sont la peur, la panique, ou l’hystérie. Je ne serai plus jamais pris dune bonne vieille rage, et je ne me réveillerai plus jamais le ventre noué d’inquiétude à cause du pressentiment d’un malheur indéfini, comme un être humain normal. Face à un danger, je calcule, je pense et je planifie jusqu’à la dernière seconde. Je suis inquiet ou apeuré, mais je ne peux pas être paralysé par la peur. Je n’en suis plus capable. Quand rien de particulier ne se passe, je suis bêtement joyeux. Je ne m’inquiète pas en avance.

J’ai cru qu’il avait fait de moi un psychopathe, et je suis tout de suite allé voir l’Iceberg.

Ils m’ont examiné. Le cyfral m’a simplement posé des filtres. Je sais ressentir de l’amour, du plaisir, de la compassion. Je peux être triste. Je peux prendre peur. Les sentiments élevés sont restés intacts. Cependant, je ne peux plus être paralysé par mes émotions négatives.

L’Iceberg m’a prévenu que ça pouvait me tuer. Que je devais avoir deux fois plus de bon sens que les autres, parce que les mécanismes comme l’effroi et la panique, ce sont des protections naturelles découlant de l’instinct de survie.

Le problème, c’est que de toute manière, dernièrement, je manquais de cet instinct.

La preuve la plus flagrante : j’ai accepté de participer à cette mission.

Il y a aussi des mauvais côtés. Parfois, avoir des réflexes accélérés s’avère assez inconfortable. Quand l’hyper-adrénaline coule dans nos veines, on peut détruire d’un coup de poing la porte qu’on voulait simplement ouvrir, et se fracasser les os. Les sons nous arrivent plusieurs octaves plus graves, ce qui les rend incompréhensibles. Il ne faut surtout pas taper dans ses mains dans cet état. On peut se trancher les doigts en attrapant une ficelle.

Tous ceux qui ont suivi l’entrainement au château Darkmoor avec moi avaient peur de toucher une femme après l’activation du cyfral. Après tout, être avec une femme, ça peut donner de l’émotion. On se racontait des légendes sur un commando qui avait complètement démembré une jeune fille dans un accès de passion. D’ailleurs, il y avait aussi des femmes dans le groupe. Deux.

Des légendes circulaient aussi sur ce qui se passait quand deux personnes avec un cyfral se rencontraient.

Comme sur moi et Deirdre.

Heureusement, ce n’étaient que des légendes.

Quand le cyfral m’a béni du don des langues, je suis allé dans un pub à Axenhill un soir de congé, et je n’arrivais pas à me commander une bière. Je baragouinais dans un mélange de kébiryien et de la langue de la Côte, ajoutant quelques jurons en croate, en finnois et en polonais. Ça a fini par se régler tout seul.

Quant à la nyctalopie, elle semble pratique jusqu’à ce qu’on tombe sur une source de lumière en pleine obscurité. La pupille réagit momentanément, le cyfral aussi, mais une image résiduelle reste sur la rétine pendant plusieurs bonnes minutes. Une nuit, Deirdre est allée ouvrir le frigo en s’éclairant le chemin avec ses yeux. Elle n’a recouvré la vue qu’après le petit-déjeuner.

D’un autre côté, ça aide de savoir qu’en cas de besoin, on peut attraper une flèche en plein vol ou clouer une guêpe à un tronc d’arbre en lançant un couteau. Ça permet de survivre. Ma mission est de récolter des informations. Mon arme principale est mon cerveau. C’est ce qu’on m’a appris. Mais la supériorité physique change complètement l’état psychologique.

Le soleil se couche. Je me fraie un chemin à travers le marais, marchant juste à côté de troncs desséchés, je saute de rocher en rocher et de pierre en pierre, balançant la pyramide de matériel sur mon dos. Sous mon armure, ma cotte de mailles et mon pourpoint, ma chemise est trempée de sueur. Mon dos, touché lors de l’explosion, me brûle insupportablement. La forêt, sombre et sinueuse, forme un véritable mur de troncs couverts de mousse, dix mètres à peine devant moi. J’arrive sur le tapis moelleux de mousse, je jette un dernier regard sur l’horizon marin juste au-dessus du bord de la falaise, et j’active le cyfral.

Le soleil se couchait déjà quand Vuko Drakkainen s’engouffra parmi les arbres. La forêt était désagréable : basse, emmêlée, pleine de petits arbres rachitiques aux branches noueuses, couverts de lichen barbu. Des oiseaux criaient, cachés quelque part parmi les branches.

Drakkainen avançait d’un pas régulier et rythmé, tenant d’une main le pommeau de son épée, et stabilisant de l’autre la selle qu’il portait sur ses épaules et qui s’accrochait aux branches. Il n’y avait pas de sentiers dans cette forêt. Les arbres morts de vieillesse tombaient sur la litière, lui barrant le chemin, ou s’empêtraient dans les autres et restaient suspendus ainsi, les branches enchevêtrées, puis se couvraient de moisissure et de lichen jusqu’à pourrir. C’était une vraie jungle.

Après une heure de marche, il mesura la vitesse de son pas, et estima qu’à ce rythme, il mettrait encore au moins deux heures à arriver à la station de recherche, éloignée de huit kilomètres.

Bien sûr, il était possible qu’en arrivant sur place, il soit gratifié d’une tasse de thé et d’un sandwich au gibier : « Nous avons appris à fabriquer du pain local ! Nous pensions que personne ne viendrait plus nous chercher ». De cette manière, la mission serait accomplie en deux jours, sans compter le temps consacré à la planification, à la formation et aux préparatifs.

La route lui semblait longue. La forêt était monotone et ennuyeuse : toujours les mêmes branches tordues et sinueuses, ornées de guirlandes pouacres de lichen balancées au gré du vent. Il flairait le mycélium, la pourriture et l’odeur forte et musquée des petits rongeurs.

Il regarda le monde en infrarouge, un peu parce qu’il s’ennuyait, et un peu parce que le bush commençait à sombrer dans l’obscurité.

Les arbres cernés de vert ne devinrent pas plus beaux, par contre il pouvait apercevoir des rongeurs semblables à de petits capibaras aux yeux brillants d’argent assis dans la litière de la forêt, des oiseaux qui s’agitaient dans les branches, des insectes qui fendaient les airs tels des balles traçantes, des serpents qui se terraient dans la broussaille.

En réalité, sa marche dura presque trois heures, et quand il arriva sur place, la nuit était déjà tombée. Rien n’avait changé dans le paysage environnant. Il s’était tout simplement arrêté à un endroit donné et s’était dit : « C’est ici ».

Il savait qu’il se trouvait à quelques dizaines de mètres d’une clairière au sommet d’une colline sur laquelle avait été bâti un chalet de rondins avec un toit en bardeaux, entouré d’une palissade et appelé « Station de Recherche de Terrain Midgaard II ».

Drakkainen déposa ses possessions encombrantes au sol et les cacha le plus silencieusement possible entre deux troncs pourris, les recouvrant de feuilles touffues semblables à des fougères. Le silence régnait. Les oiseaux s’étaient tus, seul le cri d’un rapace nocturne se faisait entendre de temps à autre.

Assis parmi les fougères, il attendait que sa chemise de toile trempée de sueur sèche et tendait l’oreille. Le vent ne portait aucun son familier. À cette distance, il devrait pouvoir entendre le crépitement du feu, les ustensiles de cuisine qui s’entrechoquent, les conversations. C’était pile poil l’heure du diner pour les chercheurs de la station. Mais personne ne parlait. Le silence de mort n’était interrompu que par un bruit léger et mystérieux. Quelque chose claironnait et cliquetait doucement, à la limite de l’audible.

Ce qui se laissait clairement sentir, par contre, c’était une odeur putride, à la fois âcre et nauséeuse, impossible à confondre avec une autre.

Il passa un instant à pivoter la tête, humant l’air jusqu’à trouver la direction d’où venait l’odeur. Et elle surgissait tout droit de la station. Elle n’était pas assez forte pour être celle d’une dépouille humaine, d’autant moins de huit cadavres, mais quand même.

Il se dit qu’il s’agissait peut-être juste de provisions abandonnées.

Il posa son heaume et son bouclier. Il accrocha son épée à son dos et vérifia que le pommeau était accessible, puis il resserra toutes ses sangles et sautilla sur place pour vérifier que son équipement ne faisait pas de bruit. Il noua son foulard sur sa tête, puis trouva une flaque d’eau sous des racines et se couvrit les joues et le front de boue.

La station s’élevait sur une colline, couverte ici et là de buissons rampants. Il ne détectait aucun mouvement. Il ne voyait qu’une palissade, basse et ébréchée comme une rangée de dents abimées, et un toit affaissé. La station semblait abandonnée, et ce depuis un moment déjà. Cependant, il se sentait nerveux.

Premièrement, tout un flanc de la colline dans un rayon de quelques dizaines de mètres autour de la palissade était jonché de carcasses d’animaux. Des rats, des sangliers, des cerfs, des loups, même des oiseaux, à différents stades de décomposition. Il voyait des os, des plumes, des lambeaux de chair et de fourrure. La plupart des animaux avaient été découpés ou déchiquetés. Aucun n’avait été correctement dépecé ni écorché. Tous, cependant, avaient été décapités.

En plus, il faisait cinq bons degrés de moins sur la colline qu’ailleurs. Il voyait cette tâche de froid et de brouillard sinueux sous forme d’un halo bleuâtre, avec pour épicentre le milieu de la station.

Il s’approcha silencieusement, se faufilant sans bruit d’un buisson à un tronc d’arbre, d’un tronc d’arbre à un rocher, tel un félin en chasse. Des restes massacrés gisaient partout, certains scintillaient d’une lueur verdâtre et phosphorescente, causée par la chaleur produite par les processus de décomposition. Il décida de filtrer la puanteur des charognes, car il ne sentait plus aucune autre odeur. Plus il s’approchait de la station, plus il faisait froid, des nuages de buée s’échappaient de ses lèvres à chaque respiration.

Le portail de planches gauches et fendues avait été défoncé depuis longtemps. Le problème, c’est qu’il avait l’air défoncé de l’intérieur. Il se plaqua dos à la palissade et s’approcha du portail, saisissant doucement le pommeau de son épée enveloppé d’une lanière. Normalement, le portail aurait dû être fermé par une planche énorme, aujourd’hui pourrissante. Elle avait été brisée par un impact puissant il y a au moins un an, comme si quelqu’un avait embouti le portail avec un 4×4. Oui, mais les chercheurs n’avaient pas de 4×4.

Il se pencha sous les planches arrachées et jeta un coup d’œil rapide sur la cour. Elle était vide, en pagaille, en ruine.

À l’intérieur de la palissade s’élevait une maison, vide à présent, partiellement détruite et sombre. Au milieu se trouvait un puits carré équipé d’un chadouf, quelques bâtiments plus petits avaient été construits au pied de la palissade. Tout ceci s’était déjà transformé en un amas de poutres et de pierres.

Il entendait le bruit de gouttes d’eau quelque part, ainsi qu’un léger cliquetis, comme provenant d’un battant de bois. À part ça régnaient le silence et la torpeur.

Drakkainen se glissa à l’intérieur tel un chat, marchant précautionneusement sur un chemin formé de poutres humides et vermoulues.

Il entendit de nouveau le cliquetis, et ce n’est que là qu’il les vit. Ils étaient suspendus aux chevrons de la hutte, aux branches de l’arbre qui poussait au milieu de la cour, aux pieux aiguisés de la palissade. Des carillons. De petites constructions remuées par le vent, tressées à l’aide de fines lanières et de brins d’herbe.

Et d’os.

Des tibias, des côtes, des crânes de petits animaux. Suspendus aux lanières, ornés de bouquets de plumes, ils se balançaient doucement au gré du vent et s’entrechoquaient en produisant ce léger bruit persistant qu’il entendait depuis un moment. Différents tons de cliquetis formaient des mélodies au hasard. Ce son pourrait être agréable à l’oreille si sa source n’était pas si macabre.

Il se glissa à l’intérieur de la hutte, emplie de l’odeur de vieux bois, de produits chimiques évaporés depuis longtemps et de moisissure. L’intérieur longiligne était divisé en plusieurs pièces. Il agrandit ses pupilles et renforça sa perception de la lumière, ce qui lui permit de voir un intérieur gris comme au petit matin. Sans le cyfral, il ferait pour lui noir comme dans un four à l’intérieur de la cabane. Il vit des couchettes de bois le long des murs, une longue table de planches au centre. Un âtre.

Quelqu’un était assis à la table, une tasse en métal posée devant lui. Il était immobile comme une statue, penché vers l’avant, un coude appuyé sur la table, comme perdu dans ses pensées devant le thé du soir. Sa peau était lisse et d’un gris peu naturel. Elle luisait légèrement à la lumière des étoiles qui s’infiltrait par le toit affaissé.

Drakkainen ne dit rien. Il contourna la table pour regarder celui qui était assis de l’autre côté : son crâne était mis à nu, un cercle de dents étaient découvertes, on voyait les arceaux des côtes et les os du deuxième bras. Un cadavre.

Ou plus précisément, mi-cadavre, mi-statue. Il semblait que quelqu’un avait coulé son côté droit dans un genre de béton, puis l’avait assis à la table. Vuko tendit la main pour toucher celle de l’autre. Elle était froide et dure, d’un gris uniforme strié de petits cristaux. Du granit.

Une statue, polie et minutieusement sculptée, du côté droit du corps d’un homme. Le côté gauche s’était décomposé, ne laissant qu’un squelette avec des restes desséchés de peau et de muscles et un morceau de scalp orné de longs cheveux blonds toujours collé au crâne.

Il s’accroupit à côté et observa attentivement l’endroit où s’achevait la statue et commençait le corps. Là où les os étaient visibles, ils pénétraient de façon fluide dans la pierre, comme s’ils étaient fondus l’un dans l’autre. Etait-ce réellement une statue ? Qui avait pu faire une chose pareille ? Comment ? Et pourquoi ?

Sur la table devant l’homme, il remarqua des traces de sang. Des tâches sombres, brunes, imbibées dans le bois depuis bien longtemps. Il les frotta d’un doigt qu’il approcha de son nez et inspira fortement. Ensuite, surmontant son dégout, il arracha un cheveu au crâne du cadavre et le passa également sous son nez. Hallering. Le docteur Johann Hallering de l’université de Munich.

À moitié transformé en statue.

Que Dieu ait son âme.

Il fouilla le laboratoire dans l’espoir de trouver des notes, mais tout l’intérieur de la chaumière était entièrement détruit. C’était le milieu qui avait le plus souffert. On aurait dit que quelque chose y avait explosé, que le support du toit avait été détruit, et que les poutres s’étaient écroulées sur le sol. Il trouva quelques récipients, une boite de restes de rations militaires en sachets, des lambeaux de vêtements moisis. Un rouge à lèvre, un petit miroir écrasé.

Ici, ils ne pouvaient pas utiliser d’ordinateurs, de disques, de dictaphones. Ils devaient tout consigner sur papier. Il devrait donc y avoir quelque part des protocoles d’études, des carnets, des notes. Mais il ne trouvait rien de tel.

Que s’était-il passé ici ? Une attaque des autochtones ?

Les différentes pièces de la station semblaient avoir été démolies intentionnellement, mais n’avaient pas été pillées. Drakkainen n’avait appris à penser comme le Peuple de la Côte que dans la mesure du possible, mais il savait qu’à leur place, il n’aurait pas abandonné par exemple cette hache en fer d’excellente facture, tranquillement posée par terre. Il aurait pris la vaisselle, les bidons, le miroir de la salle de bain primitive, ne serait-ce que les bijoux qui scintillaient paisiblement dans une trousse de toilette. Il aurait pris tout ce qu’il pouvait, et n’aurait fait le tri que plus tard pour se débarrasser des objets sans valeur.

Outre d’autres meubles, le laboratoire comprenait une table, longue et massive, éclairée par des lampes à pétrole, sur laquelle une collection d’objets locaux en tous genres était exposée.

Ces objets étaient classés. D’un côté, les boutons, les boucles, les agrafes : tous les fermoirs et ornements vestimentaires. D’un autre côté, les bijoux, féminins et masculins. Des colliers, des amulettes, des épaulettes, des boucles d’oreilles. Des pierres, de l’argent, un petit peu d’or. Une boite pleine de pièces de monnaie. À nouveau un mélange : des monnaies d’argent primitives, des couronnes grossières de la Côte, la monnaie impériale frappée d’Amitraï, des tigriques kébyriennes carrées. Tout un tas. Une bonne prise pour un éventuel autochtone.

En guise de notes, il ne trouva qu’une liasse de dessins sur papier calque technique représentant des ornements et décorations de vêtements. À part ça, il n’y avait rien. Pas de carnets, pas de comptes-rendus, rien.

Quelqu’un avait été assis ici, sur une petite chaise pliante, à la chaude lueur d’une lampe à alcool, et avait trié des échantillons d’objets. Il buvait quelque chose dans une tasse en métal, achetée un jour dans un magasin de sport, aujourd’hui ternie, avec une masse grise solidifiée qui n’était même plus de la moisissure incrustée à l’intérieur.

Il entendit quelque chose…Peut-être que ce qui était arrivé à Hellering était accompagné d’un bruit ? Il se leva violemment et renversa la chaise qui se plia en tombant.

Les parties de la station qui n’avaient pas été démolies semblaient avoir été abandonnées subitement, comme un navire dérivant dans le Triangle des Bermudes. Un lit était défait sur une des couchettes en planches écorcées et au matelas en fil tendu entre les poutres. Il renifla le sac de couchage en fermant les yeux et en inspirant profondément.

Moisissure… poussière…. sciure, poussière tombée des poutres vermoulues, et quelque part, à peine perceptibles, des traces d’ADN. Quelques cellules épithéliales. De la salive. Des traces de sperme. Letherhaze. Nigel Letherhaze.

Il fit un tour systématique des pièces habitables, reniflant les lambeaux de vêtements moisis, les lames archaïques des rasoirs, les couverts sales. Il trouva des traces des huit occupants.

Mais seulement des traces.

À l’extérieur, un bruit sourd résonna, comme si quelque chose avait roulé sur les planches en bois.

Il saisit le pommeau de son épée, qui dépassait au-dessus de son épaule, et se glissa prudemment à l’extérieur de la hutte, le dos appuyé contre le mur de bois. Comparé à la semi-obscurité qui régnait à l’intérieur, la nuit dehors lui sembla tout à fait lumineuse. Le renforcement de la lumière lui permettait de voir comme à une aube grise et nuageuse, cependant les endroits qui n’étaient éclairés ni par les étoiles, ni par le halo diffus de l’atmosphère recelaient des ombres profondes.

Drakkainen se concentra, exécutant des pas précis de ses pieds chaussés de bottes moelleuses, baissé dans une posture de combat. Il gardait une main sur le pommeau de l’épée et l’autre tendue devant lui, à hauteur du point chudan. Juste à côté du puits, sur un chemin de rondins, se balançait un seau en plastique jaune. L’équipe ne devait pas faire aussi attention à s’adapter aux autochtones que lui. Ils buvaient de la bière terrienne en cannettes, ils se réchauffaient du rosbif aux légumes, ils puisaient l’eau avec un seau en polyéthylène.

Il aperçut quelque chose à la limite de l’ombre. Un mouvement trop rapide pour être celui d’un être humain, comme un oiseau volant à basse altitude.

Il supposa que peu importe ce que c’était, la chose savait déjà qu’il était ici. Tous ces ossements entourant la colline avaient été abandonnés il y a peu de temps. Certains cadavres étaient complètement frais. Et le dernière trace des savants qu’il avait trouvée datait d’il y a deux ans.

Lentement, prudemment, il fit le tour de la hutte, mais ne décela aucun mouvement.

Derrière la maison, où il n’était pas encore allé, il tomba sur une statue, cette fois-ci normale. Une statue en pierre polie, probablement du basalte. Locale, sans aucun doute, et bien réalisée. Elle représentait la silhouette simplifiée d’une femme enceinte découvrant des dents triangulaires semblables à celles d’un requin. Dans une main, elle tenait quelque chose qui ressemblait à une faux, placée dans un orifice fabriqué de manière à ce qu’elle puisse être retirée. Dans sa deuxième main, elle brandissait un bol de pierre. La statue devait faire un mètre et demi de haut, et avait probablement été trainée ici dans le but d’être étudiée, bien qu’elle fût horriblement lourde. Mais sous son pied, soulevé dans un pas de danse, s’entassait une pile de crânes. Des crânes d’oiseaux, d’animaux de tailles et d’espèces diverses.

Ainsi que deux crânes humains.

Il s’accroupit prudemment dans une position qui lui permettrait de se lancer au combat dès que nécessaire, et écarta doucement les os. Le premier crâne qu’il saisit était petit, l’os mandibulaire avait disparu. Il avait été soigneusement nettoyé par les insectes : Vuko sentait très distinctement leurs odeurs âcres, acétiques ; il avait été terni par le soleil, rincé par les pluies. Cependant, les traces d’acides aminés étaient toujours perceptibles, il se concentra donc, s’efforçant d’isoler l’odeur cachée des traces de nucléotides, semblable à celle de plumes brulées.

Il les trouva, puis attendit quelques instants que les parties de son cerveau transformées en bases de données reconnaissent le schéma individuel. Pour l’instant, il ne savait qu’une seule chose, c’est que l’odeur de cet ADN lui était familière. Marzena Zavratilova… Une spécialiste en xéno-zoologie.

Il toucha la statue de la main. Le bol et la cuisse soulevée étaient marqués d’abondantes traces et taches couleur rouille bien visibles.

La chose le frappa de côté.

Avec un cri soudain, semblable au braillement d’un porc, grise, floue et dentue.

Drakkainen paniqua et tout à coup, le monde entier ralentit, le hurlement se transforma en un son beaucoup plus grave, comme s’il provenait d’une trompette désaccordée. En se jetant à terre, il vit un membre maigre et écarquillé, muni d’imposantes griffes recourbées comme des crochets, passer juste à côté de son visage. L’air devint épais comme de l’eau. Il attrapa la chose à peu près par la nuque, et ce n’est qu’à ce moment-là que sa hanche et sa cuisse heurtèrent le sol. Les planches pourries plièrent sous son poids. Il pencha la tête pour éviter les mâchoires qui se refermaient comme un piège, et, roulant sur lui-même, il appuya sa semelle sur la hanche de son adversaire puis le repoussa au-dessus de lui. Un lancer en cloche, effectué dans une drôle de position, mais quand même efficace.

Il élança ses jambes, se relevant comme sur un ressort pour atterrir en position de combat et sortir en même temps son épée avec un son grave et glissant qui rappelait celui d’un tramway en train de freiner.

La créature était encore dans les airs, de côté, à agiter maladroitement ses membres. Sa peau brillait légèrement à la lumière pâle de la nuit. Elle était trapue, mesurait peut-être un mètre et demi de haut et faisait étrangement penser à une grenouille, affreusement humanoïde. Elle heurta le sol de côté, rebondit, puis parcourut un mètre en glissant sur le dos, mais elle se relevait déjà d’un mouvement brusque qui ne devait durer qu’un indétectable clin d’œil en temps réel. Une rangée de dents de requin triangulaires apparut à nouveau dans la large gueule qui semblait taillée dans la tête plate, posée sur des épaules dépourvues de cou.

Drakainnen ressentit une douleur lancinante à l’épaule et vit du coin de l’œil une douzaine d’égratignures, étroites et peu profondes, comme laissées par une brosse métallique. La chose devait avoir des épines dans la peau, à l’instar d’une raie.

Il leva son épée à côté de sa tête, dans la garde simple de hasso-no-kamae. Ce n’était qu’un animal.

Il vit les muscles des jambes de la bête se contracter, puis la créature s’élança dans sa direction, exactement comme l’aurait fait une grenouille géante. Il la vit balancer ses longs pieds triangulaires en l’air, écarter ses pattes, toutes griffes dehors.

Il résista jusqu’au dernier instant, et esquiva le coup fulgurant de la patte d’un mouvement circulaire conforme au principe de la rotation sphérique, puis il frappa en diagonale, visant de manière à trancher la colonne vertébrale. Drakainnen vit avec étonnement la créature se retourner en l’air pour éviter le coup et se placer face à lui, presque simultanément à son propre mouvement. Elle avait des réflexes phénoménaux.

Elle atterrit de côté, ses griffes soulevèrent des échardes et un nuage de moisissure qui gonfla lentement, tel de la boue en suspension. La créature contracta immédiatement ses muscles pour un nouveau bond.

Il commença à inspirer quand elle sauta. Il dévia de la ligne d’attaque d’un mouvement fluide et frappa à l’horizontale, aussi rapidement qu’il le pouvait, tout en sachant qu’il risquait de se rompre les tendons. Une vague de vibrations, causée par les turbulences, parcourut la lame. Cette fois-ci, la pointe s’enfonça dans quelque chose l’espace d’un instant, il ne vit pas dans quoi, parce qu’il avait tourné son poignet pour une prise inversée, la lame vers le bas, et tailla l’air en croix, décrivant un huit horizontal. Il fit mouche une fois, à nouveau avec la pointe. Il recula d’un pas et changea à nouveau de garde. Il acheva d’inspirer.

Maintenant, l’expiration. En observant le monde au ralenti, on peut oublier de respirer.

Il vit une forme longiligne se déplacer et décrire des culbutes en l’air, comme abandonnée en apesanteur.

On aurait dit une anémone de mer. Drakkainen regarda encore une fois, et vit que c’était une patte coupée : une main avec un morceau d’avant-bras qui dérivait dans les airs en vaporisant des gouttes de sang semblables à de minuscules ballons parcourus de palpitations.

Il avança la lame devant soi, puis la leva au-dessus de sa tête. Les griffes s’enfoncèrent dans le sol, la créature découvrit ses crocs dans un sourire cauchemardesque et hérissa tout d’un coup une rangée de piquants, semblables à ceux d’un porc-épic, sur sa tête et son échine. Il sentit l’odeur acre de l’aldéhyde formique et de la ricine. Cette saloperie était venimeuse. Pas bon du tout.

Il aurait dû prendre son bouclier et ses deux brassards. La paresse ne paye pas.

La chose s’élança comme une torpille. Ses jambes arrière devaient avoir la force d’une catapulte. Elle sauta cependant un peu de côté, couvrant de sa patte restante l’espace où Drakkainen devrait se trouver lors de l’esquive circulaire selon le principe de la sphère rotative. L’homme se pencha donc en arrière, l’épée levée, les pieds toujours posés au sol. Il plia les genoux, les griffes passèrent au-dessus de son visage puis, avec la sensation que ses muscles abdominaux, tendus comme des cordes, éclataient, il se redressa et, laissant s’échapper l’air dans un terrible cri vibrant qui ressemblait au rugissement prolongé de la foudre, il frappa en diagonale ; esquivant de l’autre côté, il contourna son adversaire tel un toréador.

La créature atterrit sur ses membres inférieurs et se retourna.

La patte coupée acheva son vol et atterrit par terre avec un bruit humide.

Ils étaient à nouveau debout face à face. Drakkainen respirait lourdement, sentant tous ses muscles pulser. Il ne savait pas où il l’avait touchée.

La créature ouvrit la gueule et soudain, une ligne brillante, telle un ruban, apparut en travers de sa poitrine.

Ils continuaient à se regarder. Sans fin.

Puis la tête et une des épaules commencèrent à glisser du corps et, après un long moment, tombèrent par terre d’un mouvement souple.

Le temps retrouva son cours normal, la lumière jaune sépia des étoiles redevint verte, et le reste du corps de la créature s’écroula au sol, les jambes secouées de spasmes. Le Vagabond était debout, complètement essoufflé. Les égratignures sur son épaule le lançaient, mais il ne ressentait les effets d’aucun poison. Tous ses muscles tremblaient, une crampe lui saisit le mollet, semblable à des pinces d’acier.

Le monstre continuait à remuer par terre, mais d’une manière plutôt gauche. Ses membres tremblaient, ses yeux lançaient des éclairs sauvages …, sa gueule s’ouvrait et se fermait, un piquant isolé apparaissait encore par-ci par-là, la ligne de pics s’hérissait et se rétractait sur sa tête. Même les griffes de la patte tranchée grattaient toujours le sol. Le tronc coupé vomissait des flots réguliers de sang.

Il ne se remémorait pas l’existence d’un tel animal. La plupart de la faune du Midgaard rappelait dans une certaine mesure la faune terrestre. Il en allait ainsi avec la convergence évolutive : on s’adaptait aux conditions. Mais ces cousins étaient comme sortis d’un mauvais rêve. Les ours, quand ils se mettaient debout sur leurs pattes arrières, mesuraient trois mètres de haut ; les herbivores qui grattaient le sol et constituaient l’équivalent du paresseux pesaient presque deux tonnes, avaient des griffes telles des sabres et une gueule à faire rougir un crocodile. Comme sur Terre à l’ère tertiaire. Le Créateur local n’avait visiblement pas perdu goût pour les représentants de la mégafaune à dents de dragon. Il pouvait s’avérer que la créature qui gisait là, sortie tout droit du Jardin des Délices de Bosch, était pour les autochtones une simple grenouille.

Nitj’sefni frappa de sa main la garde de son épée. Un trait de sang apparut sur la terre devant lui. Il secoua sa lame dans un reishiki négligeant, tourna le pommeau dans ses doigts et glissa l’épée dans son fourreau.

« Ulf le Pourfendeur de grenouilles, murmura-t-il. »

Il revint à la statue et examina le deuxième crâne. Et trouva Letherhaze. Le pauvre, il ne retournera plus à Cambridge.

L’existence de la créature, qui convulsait à présent par terre, ne lui fournissait aucune réponse. Cet animal était extrêmement dangereux, et si rapide qu’un humain sans cyfral n’avait pas la moindre chance contre lui, mais ce n’était sûrement pas lui qui avait réglé son compte à Hallering et transformé la moitié de son corps en statue de granit. Ce n’était pas lui qui avait éliminé Zavratilova et Letherhaze, car on leur avait coupé la tête à l’aide d’un outil aiguisé en métal, plutôt lourd. Les vertèbres avaient gardé les traces d’un instrument tranchant et contondant, très probablement l’herminette toujours plantée dans la porte du bûcher. À côté, dans un tas de bûches aujourd’hui pourries, il trouva des ossements humains dispersés. Ils y avaient été trainés et décapités. La couche de sciure et le tronc lui-même portaient encore des traces de leur sang.  C’était du sang traumatique, plein de bilirubine. Ensuite, celui qui avait fait ça avait pris leurs têtes et les avait jetées aux pieds de la statue. Quelqu’un avait accompli ici un sacrifice. Qui ?

La statue était locale, mais ne provenait pas de la Côte. Parmi les autochtones, il n’y avait pas d’adorateurs d’une déesse enceinte dansant avec une faux. Ce personnage ne faisait pas partie de leur panthéon.

À sa connaissance, les déesses des Marins avaient une toute autre apparence, et ne demandaient pas de sacrifices humains. Il pourrait éventuellement s’agir de la Dame des Moissons amitraïenne, mais plus d’un millier de kilomètres, des montagnes et un désert séparaient ce lieu de l’Amitraï. Les détails de ce culte lui étaient inconnus, cependant il était possible qu’il exigeât des sacrifices. Mais que feraient ici des Amitraïs ? Leur nation était un immense empire guerrier qui avait conquis de nombreux pays, y compris une série de royaumes littoraux d’où étaient originaires les Marins. Et ceux-ci étaient un peuple en exil. Ils n’auraient pas supporté la présence d’Amitraïs. Ils les considéraient comme des démons et les haïssaient de tout cœur.

Autant d’énigmes. Il n’avait pour l’instant trouvé que des questions, et aucune réponse.

Le combat, qui avait duré une quinzaine de secondes, l’avait horriblement épuisé. Il commençait déjà à avoir mal aux muscles. Le lendemain, il marcherait comme un handicapé. C’était comme ça après l’accélération. L’être humain n’est pas fait pour ça. Pendant quelques instants, il est un surhomme, après quoi il est malade pendant toute une journée. Il savait que dans quelques heures, il tomberait d’épuisement et s’endormirait. Il commençait déjà à avoir des vertiges. Ses muscles manquaient cruellement d’oxygène, il avait usé presque tout le glucose dont disposait son organisme, et son estomac commençait déjà à se tordre de faim. Il était également sûr d’avoir surmené ses tendons. Les égratignures le lançaient d’une douleur brûlante. Elles n’avaient probablement pas été infectées par le venin, mais elles allaient sûrement mettre du temps à cicatriser. Son dos brûlé, inondé de sueur, écrasé par la cotte de mailles et l’armure, lui faisait aussi un mal de chien.

Il fit un tour complet du terrain, mais ne trouva pas d’autres corps. Zavratilova, Letherhaze, Hallering. Il en manquait cinq. Étaient-ils partis ? Avaient-ils été kidnappés ? Étaient-ils eux aussi morts mystérieusement, mais à l’extérieur de la station ?

Il savait qu’il n’apprendrait rien d’autre ici. Il partit à la recherche de quelque chose à manger. Les rations militaires ne duraient pas éternellement, mais pouvaient tenir un bon moment. Malheureusement, les scientifiques n’appréciaient pas beaucoup cette alimentation déjà prête qui, dans ses sachets hermétiques, avait l’aspect et le goût de bouffe pour animaux, mais qui ne nécessitait aucune préparation. Il suffisait de les ouvrir et de les manger, dans le pire des cas sans même les réchauffer. Par contre, ils avaient emmené des rations lyophilisées, meilleures, auxquelles il fallait ajouter de l’eau. Il en mâcha une sèche. C’était comme manger du plâtre. La poudre lia immédiatement toute sa salive et se figea sous forme d’un mastic salé, collé à sa gorge et à sa langue. Un peu d’eau, stagnante, puant le plastique et pleine d’algues, avait survécu dans un réservoir de la salle de bains. Il s’en remplit quand même la bouche et la mélangea à la coquille séchée de quelque chose qui était censé être du ragoût de lapin aux légumes, la transformant en une pâte dégoûtante, mais qu’il réussit à avaler. Il trouva aussi un tube de confiture à la fraise des bois et une barre chocolatée qu’il arrosa de lait concentré. Pour finir, il se vida un tube de pâte anchovis droit dans la bouche. Dans son état, ce qu’il mangeait lui était pratiquement égal. Il se sentait comme un naufragé mourant de faim. Il trouva encore trois paquets de rations pleins et les rangea derrière son plastron. Le reste était déchiré, écrasé, le contenu depuis longtemps dissout dans l’eau de pluie, dévoré par des animaux. D’ailleurs, il n’y avait plus grand-chose.

Il fit un nouveau tour du laboratoire et constata qu’il y restait pas mal d’objets qui pourraient encore servir. Malheureusement, il n’y avait pratiquement rien qu’il puisse prendre avec lui. Il était déjà chargé comme un marchand ambulant. Après réflexion, il emporta au moins les monnaies locales. Il cacha les bijoux de facture terrestre dans un pot de café qu’il dissimula sous une des pierres des fondations.

Il sortit devant la cabane et se dit que contrairement à ce qu’il avait prévu, il ne resterait pas ici. Cet endroit n’était bon à rien, il ne ferait pas un bon quartier général. Il fallait aller ailleurs. Où, il n’en avait aucune idée. Il décida que tant qu’il ne trouverait pas les cadavres des autres, il les considérerait comme vivants. Cela voulait dire qu’ils avaient quitté les lieux. Pour aller où ? Probablement droit devant eux, pour commencer.

L’arbre qui poussait au milieu de la cour avait un tronc étrange avec une protubérance en forme de tonneau qui faisait penser au torse d’un homme. Il le regarda plus attentivement et remarqua que les branches présentaient elles aussi la ligne distincte des bras : les épaules, les biceps, même les veines sur les avant-bras. Plus il regardait, plus il voyait de détails. Les côtes, les tétons, la clavicule, la pomme d’Adam. Et, finalement, il vit aussi le visage.

« Une autre statue, dit-il à voix haute. Une vraie galerie d’art. »

C’est alors que les yeux du visage de bois s’ouvrirent.

Drakkainen frissonna et, bondissant en arrière, tira à moitié son épée. Les yeux le regardaient avec une expression de folle souffrance. Ils étaient normaux, humains, avec des blancs. Les iris des autochtones prenaient presque tout l’œil, comme chez les chevaux.

Ce visage lui était familier. Duval. Joaqin Duval. Le chef de l’expédition.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? », demanda-t-il, et remarqua qu’il avait par inadvertance utilisé le langage de la Côte. Il répéta la question en anglais. Les yeux bougèrent violemment.

« Tu ne peux pas parler ? Cligne deux fois pour oui, une fois pour non. »

Deux clignements. Très rapides.

« Ce sont les autochtones qui ont fait ça ? »

Trois clignements. Qu’est-ce que ça veut dire ?

« Les autres sont encore en vie ? »

Trois clignements.

« Ca veut dire que tu ne sais pas ? »

Un moment de réflexion.

Deux clignements.

Des centaines de questions affluaient à l’esprit du Vagabond, mais on ne pouvait répondre par oui ou non qu’à peu d’entre elles.

Quelque chose cliqueta doucement.

Une brindille de la branche droite bougeait légèrement, tapant sur sa voisine. Toctoc… toc… toctoc… Pause. Toc… toc… Pause.

De l’alphabet Morse ? Il essayait de comprendre ce que voulait dire l’autre,  mais il perdit le fil.

Point, trait, point, point, trait, trait, point.

L-M-E ?

L’autre recommença.

Trait, point, trait. Point, point.

Il comprit enfin : « Kill me ». Tue-moi.

« Je dois te tuer ? »

L’autre arrêta de cliqueter. Il cligna deux fois et ferma les yeux.

« Duval ! Je ne veux pas te tuer ! C’est une expédition de sauvetage ! Je vais faire venir un vaisseau ! Mais je dois savoir ! Où sont partis les autres ? Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Qui t’a fait ça ? Comment je peux t’aider ?

– Kill Me Killme Kilmekilme Kilem Kill… »

Rien à faire.

Drakkainen demandait, suppliait, convainquait et expliquait. En vain. L’autre ne répondait à aucune question, répétant la même chose en boucle.

Il passa ses mains de tous les côtés de l’arbre pour l’examiner, mais ne trouva rien d’autre que du bois. Du simple bois, lisse et sec, presque dépourvu d’écorce. Un tronc, des branches, des feuilles étroites et lancéolées semblables à celles d’un olivier. Un arbre dont Duval faisait partie, tout comme Hallering faisait partie de la statue dans la hutte.

Cependant, Duval était vivant. Il n’avait que ses yeux et la faculté de bouger une branche. Grandissait-il en même temps que cet arbre ?

Pas étonnant qu’il soit devenu fou.

Rempli d’effroi et de compassion, il aurait peut-être vraiment réussi à le tuer, mais il ne savait pas du tout comment. Comment tuer un arbre rapidement et humainement ? Ce n’était pas aussi simple.

Il s’éloigna, essayant de ne pas entendre la brindille qui cliquetait opiniâtrement.

« KILMEKILMEKILMEKILME… »

Il s’approcha de la moitié de monstre gisant à terre et décida de l’examiner plus attentivement. Il le planta avec son épée, pour voir. Les yeux, ronds et pâles, s’ouvrirent soudain, les griffes se plantèrent dans le sol, et tout à coup la tête sauta comme une fusée à hauteur de son visage. L’accélération tomba comme un rideau, il sentit la pression de l’air sur son dos et son cou lorsqu’il fit un bond en arrière, se retourna en sautant et frappa avec élan la tête de la créature d’un grand coup de pied en l’air. Elle changea de trajectoire de vol, accélérant visiblement, puis elle roula par terre avec un bruit dégoutant, vide.

Drakkainen la regardait avec horreur, la respiration lourde. Il vit l’épaule s’étendre en avant, les griffes se planter dans la terre, puis les muscles se contracter, tirant le tronc et la tête, et l’épaule s’étendre à nouveau en avant, exactement comme dans un film d’horreur de bas étage. La créature rampait. Vers lui.

« Pitchkou materi !, hurla Drakkainen. Crève, charogne ! »

Il attrapa son épée à deux mains et l’enfonça de toutes ses forces dans le crâne de la créature. Il souleva ensuite le cadavre étonnamment lourd sur la lame, prit de l’élan et lança la tête qui atterrit tout droit sur la palissade avec un bruit sourd.

« Je t’ai déjà tué cinq fois !, hurlait-il, hors de ses gonds. Arrête de vivre ! C’est quoi, ces conneries ? Quel monde de tarés ! Dans cinq minutes, Baba Yaga va débarquer ici sur son balai ! Un chaudron va passer et me tirer une révérence ! »

La créature avait l’air de l’écouter, car elle émit un léger sifflement et s’immobilisa.

« Voilà !, dit Drakkainen. Couché ! »

Il en avait assez de cet endroit, il était hors de lui, fatigué et affamé. Jurant dans sa barbe, il traversa la cour à grands pas et entra dans la cabane. Il ressortit un instant plus tard, une vieille couverture effilochée à la main. Il la jeta par terre et y envoya d’un coup de pied la patte tranchée, puis la roula en un gros paquet. Quelque chose commença à remuer parmi les chiffons. Nitj’sefni, jurant terriblement en finnois, cogna donc à plusieurs reprises le paquet contre le sol.

Il ramassa ensuite les fragments des membres de l’expédition qui étaient encore dans la cour et les emmena à l’intérieur de la cabane. Il posa tout ce qu’il avait trouvé sur la table, en face de la statue de Hellering, et demeura quelques instants tête baissée, remuant les lèvres en silence. Il fouilla une dernière fois la hutte et sortit enfin muni d’un petit réservoir en plastique, déversant son contenu sur les murs et le toit de bardeaux affaissé. Il s’accroupit ensuite à bonne distance et sortit une pierre à briquet d’une sacoche accrochée à sa ceinture.

« Vous devez vérifier ce qui s’est passé, disait l’Iceberg, et, si besoin, nettoyer derrière eux ».

Duval continuait à cliqueter d’une branche avec monotonie.

Drakkainen se leva, mit un coup de pied dans le revêtement du puits et alla chercher la scie.

Quand il descendait de la colline, les flammes étaient déjà plus hautes que la palissade et parsemaient le ciel nocturne d’étincelles.

*******

Je suis réveillé par la pluie. Une horrible matinée de plomb, dans la brume et le crachin. J’ai mal partout. Je ne sais plus si c’est à cause du combat d’hier ou de la nuit passée sur une grosse branche ramifiée. Il fait froid.

Je détache la corde qui me tenait à la branche et je descends par terre, emmitouflé dans un manteau de laine.

Qu’est-ce que je n’ai pas entendu à propos ce manteau. Que la laine naturelle réchauffe même si elle est mouillée. Que sous l’effet de la pluie, les fibres se contractent et le manteau devient imperméable.

Peut-être bien.

Seulement, à ce moment-là, il est déjà complètement trempé. Tout comme l’homme qui le porte.

J’ai mal à la cheville, à tous mes muscles, aux égratignures sur mon avant-bras et à mon dos brûlé. Je suis trempé, frigorifié, et terriblement affamé.

L’autre se manifeste juste au moment où, debout parmi les fougères, je soulage ma vessie.

Il est assis à la lisière de la forêt sur un chariot à simple essieu, attelé à un animal trapu rappelant de loin l’âne ou l’okapi.

« C’était un combat magnifique, dit-il. Peut-être même digne d’une ballade.

– Quel combat ?, je demande. »

Il est maigre, couvert d’un manteau avec une capuche, et tient à la main une flèche de lard dont il coupe des petits morceaux avec un couteau recourbé.

Je lace tranquillement ma braguette. J’aurai le temps, au cas où. J’aurai le temps avant qu’il ne descende de son siège ou qu’il n’essaye d’attraper quelque chose de tranchant.

Je l’ignore. Ici, approcher un homme seul qui dort est un acte impoli et dangereux. En fait, il m’a offensé.

Du moins si mes informations sont exactes.

Je ne sais pas du tout comment il a pu me repérer dans l’épais feuillage, parmi les branches. En vérité, je suis furieux contre moi-même.

Je ramasse du bois pour faire un feu. Il y a quelques plantes dont les branches s’allumeront même si elles sont humides. L’autre mâche son lard, me regardant attentivement de ses yeux étonnants, remplis de noir. Je crois qu’il est âgé. C’est difficile à dire. Ici, un quadragénaire est déjà considéré comme vieux. Son visage maigre est strié de rides et, d’une certaine manière, fatigué.

Mon silex donne naissance à des bouquets d’étincelles. Je souffle sur les braises apparues sur mon morceau d’écorce et mon tas de bois pourri et d’aiguilles jusqu’à ce qu’une flamme apparaisse.

En réchauffant mes mains près du feu crépitant qui dévore le bois sec, je pense au café. Un expresso dans une toute petite tasse recouvert d’une couche de créma. L’autre reste assis et porte à sa bouche des morceaux de lard sur le bout de son couteau.

« Viens t’assoir près du feu, lui dis-je.

– J’aurais pu te tuer, me répond-il, la bouche pleine.

– Mais tu ne l’as pas fait.

– C’est malin de dormir sur un arbre, comme ça.

– Pas assez malin, apparemment. Tu vas continuer à crier depuis ton chariot ?

– Je préfère regarder le monde de mon siège. Je suis plus haut. Je vois mieux. »

Je sors mes affaires de leur cachette. Des sacs, des besaces, enfin la selle sur laquelle je m’assois près du feu. Au moins, elle me servira à quelque chose. Je trouve des tranches dures d’une viande salée et séchée, enveloppées de papier sulfurisé. Je vais les faire cuire dans de l’eau bouillante. Je n’ai pas de café, mais je vais au moins boire un genre de bouillon. C’est toujours quelque chose de chaud dans le ventre.

« Qui habitait là-bas ? »

Je fais un geste de la main en direction de la colline sur laquelle noircit le moignon carbonisé de la station. Une partie de la palissade a survécu, mais une colonne de fumée grise s’élève encore au-dessus.

Il hausse les épaules.

« Personne. Tout le monde sait que c’est un endroit maudit. Un lieu de magie,  comme il y en a tant. Seul l’imbécile entre en ces lieux.

– Je cherche quelqu’un. Ici, je suis un étranger. Ceux que je cherche étaient des étrangers comme moi, et se sont égarés.

– Moi aussi, j’ai été longtemps absent. Une expédition. »

Il utilise le mot hansing. Une expédition, et plus précisément une excursion de pillage en mer. Littéralement : « la route vers le bonheur ».

Il tend la main qui tient le couteau, indiquant la forêt de l’autre côté de la clairière, où gronde un torrent.

« Il y a un chemin, là-bas. Il mène d’abord à la première demeure, chez Grisma Cri Dément.

– Il saura quelque chose sur ma famille ?

– Non. Ou peut-être que oui. Mais d’ici, tu ne peux aller que là-bas. Grisma Cri Dément, entouré d’un rempart de frêne barbelé, se cloître dans la demeure de ses ancêtres et avec une poignée des siens, il tremble de peur devant ce qui sort de la forêt. C’est le premier qui vit après les Déserts de l’Angoisse. Va, et offre-lui un présent. Offre-lui ton butin.

– Quel butin ? »

L’homme sur le chariot indique le baluchon en vieux plaid, partiellement imbibé de sang, posé non loin. Le baluchon qui continue à remuer doucement.

« Parfois, il envoie un étranger dans la forêt, quelqu’un de trop jeune pour avoir peur et de trop stupide pour refuser, pour qu’il le libère de la venue des autres spectres. Des Enfants du brouillard froid. Des Eveillés. Mais eux, ils n’arrêteront jamais de venir. Nous vivons à une sombre époque. La guerre des dieux fait rage. Avant, ce n’était pas comme ça. Mais donne-le lui en souvenir. Qu’il le suspende à sa palissade et crie à ses hommes qu’il est un grand styrsman ».

Je commence à avoir assez de feu pour y mettre une tasse contenant de l’eau et une tranche de viande cassée en morceaux.

« Je ne sais pas de quoi tu parles. Je pensais que c’était une grenouille. »

L’autre rit avec approbation.

« Je suis Ombre de Corbeau. Je vends des objets magiques. Tu veux un poignard qui maudit son possesseur ? Une pierre qui revient ? J’ai des pierres de route, des amulettes de sommeil noir, des plumes d’oiseau de foudre. J’ai de tout.

– J’ai besoin d’un cheval.

– Je ne vends pas de chevaux. Je vends des objets qui accomplissent.

– Tu as quelque chose qui pourrait transformer un homme en pierre ?

– Le temps ? J’ai beaucoup de temps.

– Et où je peux acheter un cheval ?

– Là où quelqu’un en vend. Je pense qu’on se reverra. Trouve la voie. »

« Trouve la voie », c’est un au revoir. Du moins selon la Culture et ontologie de la Côte de Rekovic.

« On m’appelle Nitj’sefni !, je lui crie alors qu’il s’éloigne.

– Ça se voit. Pour moi, tu es Celui Qui Dort Dans l’Arbre », rétorque-t-il par-dessus son épaule, puis il descend au fond de la vallée sur son chariot crissant en écrasant sous ses roues les fleurs blanches des fougères.

Je reste seul. La pluie murmure avec monotonie parmi les feuilles, mon feu de camp crépite dangereusement sous les gouttes qui tombent des branches. Quelque part, haut dans le ciel, le cri d’un rapace se fait entendre.

Je sirote mon maigre bouillon et je commence à systématiser mon plan d’action. C’est une activité compliquée et vide de sens, parce qu’en réalité, je ne sais pas ce que je dois faire. Je vais prendre ce chemin. Où que soient allés mes malheureux chercheurs, ils n’ont sûrement pas coupé à travers la forêt, je vais donc emprunter moi aussi le chemin. Je vais rendre une petite visite à celui qu’on appelle Grisma Cri Dément.

J’ai besoin d’un cheval. J’ai assez d’argent, sans compter ce que j’ai dérobé à la station. Ma ceinture, remplie de petits tas réguliers de pièces d’or et d’argent, a l’air d’un boa bien repu. Je n’ai plus qu’à trouver un magasin de chevaux.

Et je dois apprendre ce qui s’est passé. C’est même plus important que de retrouver les naufragés.

***

L’autre soir, dans la salle à manger de Darkmoor, l’ambiance était solennelle. Un feu crépitait dans la cheminée de pierre, nous étions assis à une longue table à la lueur des bougies, entre l’argenterie, les perdrix rôties, les pommes de terre au four et, bien sûr, le yorkshire pudding dégueulasse. L’Iceberg s’essuya les lèvres avec une serviette et, d’un geste autoritaire de la main, ordonna qu’on nous serve du vin.

« Les conditions de la mission ont changé. Un seul partira, dit-il enfin. L’équipe reste, la formation va continuer, nous attendons de voir la suite des évènements. La politique, ajouta-t-il d’un ton explicatif ».

Nous étions pétrifiés devant la table, nous regardant tantôt les uns les autres, tantôt l’Iceberg. Il prit une gorgée de sherry et se tourna vers un des serveurs qui lui tendit un plateau avec une enveloppe scellée de cire rouge et une dague en argent. Pendant l’année écoulée, nous nous sommes habitués aux rituels et à l’ambiance pompeuse, étrange, ni réellement pseudo-moyenâgeuse, ni vraiment franc-maçonne, aux smokings et aux robes de soirée, qui remplacent soudain les treillis grossiers. Ça ne faisait plus rire personne.

Nous nous en remimes tous aux capacités que nous avions acquises pendant la formation. Pendant que l’Iceberg, s’aidant de la lame, rompait le sceau, Kaufmann se resservait de la farce, je tournais ma coupe d’argent entre mes doigts et je reniflais le sherry, Cavallino se curait les dents, et Deirdre grignotait une branche de raisins. Tout le monde avait l’air décontracté et à l’aise.

« Nous remercions monsieur Corvinaque pour sa collaboration. Monsieur Corvinaque, maître Harding va vous aider à faire vos valises, un chauffeur vous attend en bas, dans le hall. Je vous rappelle que vous êtes tenu au secret d’Etat du plus haut degré. Je vous prie d’oublier tout ce que vous avez vu ou entendu, sauf une chose : nous, nous ne vous oublierons pas. Merci et au revoir. »

Dans le profond silence, on n’entendait que l’écho des pas de René qui se réverbéraient sous le haut plafond. Lorsque les deux énormes battants de la porte se refermèrent avec fracas, personne ne dit un mot.

« Messieurs Kaufmann, Nilfsson et madame Decrout, équipe de sécurité. Pour l’instant. Madame Mulligan, monsieur Cavallino, monsieur Rogowski, monsieur Kohoutek et monsieur Dartlow, équipe de réserve ».

Le silence règnait toujours.

« C’est monsieur Drakkainen qui va partir ».

Pendant un quart de seconde, tout le monde se laissa aller. À notre mesure, bien entendu. Nilfsson se redressa avec soulagement et prit une gorgée de vin. Dartlow serra les dents, on voyait se contracter les muscles de sa mâchoire. Decrout était étonnée, elle faisait une tête comme si la foudre venait de la frapper. Pendant un instant, Deirdre avait l’air d’une walkyrie, les lèvres serrées, le menton en avant, des diamants dans les yeux. Moi, je ne sentais rien. Rien, sauf l’odeur du yorkshire pudding.

Même Kohoutek s’arrêta de manger pendant un instant.

« Monsieur Drakkainen, je vous prie de me suivre. J’invite les autres à profiter de la suite du dîner dans une ambiance plus détendue. Bon appétit, merci, et bonne nuit. Positivez. La mission continue ».

« Vous vous doutez pourquoi ?, me demanda-t-il d’un air inquisiteur, une fois assis derrière son bureau en train de bourrer sa pipe.

– Non, capitaine.

– Vous êtes le plus âgé. Vous vous souvenez encore du temps où nous étions seuls dans l’univers. Vous vous souvenez du temps où la propulsion ultragravitationnelle n’existait pas et où l’astronautique n’était qu’une expérience douteuse. Vous avez encore tout ça dans le crâne. Vous êtes un enfant de l’ancien monde et vous êtes né avec la conviction que seul ce qui se trouve sur Terre existe, que nous sommes les uniques êtres pensants de l’univers, et que la vitesse de la lumière est infranchissable. Je pense que vous vous adapterez mieux aux autochtones et à leur mentalité, parce qu’ils pensent de la même manière, à la mesure de leur monde. En outre, votre mère était polonaise, votre père finnois, et vous avez grandi en Hongrie. Le choc culturel, ça vous connait. Et puis vous êtes l’un des rares à considérer l’indépendance comme votre religion. Vous ne croyez ni en l’État, ni en les lois, ni en l’esprit collectif. Vous êtes un solitaire. Vous avez foi en votre drôle de droit moral et en la raison. Si c’était une équipe qui devait partir, alors vous seriez resté sur Terre. Mais nous devons en envoyer un seul. Un seul homme. Je pense que vous survivrez. Du moins, vous avez une chance de survivre.

« Maintenant, je vais vous dire quelque chose que seules six autres personnes savent. Ce ne sera même plus le secret du plus haut degré. Si vous ne dites ne serait-ce qu’un mot, même au caporal Mulligan, vous serez tous les deux éliminés. Je m’excuse pour ce ton, mais c’est indispensable. Bien sûr, vous devez trouver l’équipe de recherche ou découvrir ce qui leur est arrivé, évacuer tous ceux que vous pouvez et effacer leurs traces, réparer les éventuels dommages qu’ils auraient pu causer si jamais il y a eu contact non-autorisé avec la xénocivilisation, mais ça, vous le savez parfaitement. Ce que vous ne savez pas, par contre, c’est que vous avez officiellement obtenu l’autorisation d’utiliser tous les moyens nécessaires adaptés à la situation. Vous savez ce que cela veut dire ? »

Je prends une gorgée de whisky.

« – Une licence pour tuer…

– Oui. Si vous vous trouvez obligé de tuer, vous en aurez le droit. J’en suis entièrement responsable. Il y a aussi autre chose. On est tombé là-bas sur un phénomène qu’il nous est difficile de nommer convenablement, sans parler de l’expliquer. Quelque chose qui pourrait être extrêmement dangereux, ou du moins de la plus haute importance ».

Je prends une gorgée de whisky sans dire un mot.

« On y a constaté la présence de magie, dit enfin l’Iceberg, comme avec un peu de gêne et de dégout. Du moins, c’est ce qui apparait dans les rapports dont vous prendrez connaissance. Revenez de là-bas vivant, et dites-moi que nous avons été victimes d’une hallucination, d’une illusion ou des effets secondaires d’un phénomène physique inconnu. J’espère que ce sera le cas. Ou bien revenez et dites-moi que l’univers est devenu dingue et que notre monde va bientôt devenir un enfer ».

***

Le chemin descend. Il est étroit, jonché de cailloux et couvert d’herbe. À côté, un ruisseau gargouille. Je marche. Je me sens comme un touriste. La seule chose déprimante est de savoir que où que j’aille, je ne trouverai ni abri, ni salle de bain avec eau chaude, ni draps propres.

Je pense à Duval, emprisonné dans un arbre. Duval, que j’ai condamné à une mort lente dans un tronc abattu. Combien de temps cela va-t-il durer ? Jusqu’à ce que l’arbre pourrisse ? Qui sait combien de temps met un arbre pour mourir ?

Le Maître du Jardin de Glace, Jarosław Grzędowicz

Chapitre 1 : Le Vagabond de Nuit

Ils racontaient qu’il était sorti tout droit des écumes de la Mer du Nord, engendré par leurs abîmes glaciales et enragées, enfant d’une noyée fécondée par la mer.

Ils racontaient qu’il était sorti des Déserts de l’Angoisse, fruit de pensées impures, différent des autres Ombres. Différent, car en tout point semblable à un homme.

Ils racontaient qu’il était le fils de Hind, dieu des guerriers, et d’une mortelle, engendré par le dieu pendant l’un de ses voyages à travers le monde sous l’aspect d’un vagabond.

Ils racontaient qu’il était né de l’éclair qui avait tué Sikrana Vent de Sel, fille de Stiging la Hache Hurlante, alors qu’elle errait dans les dunes, seule sur la falaise pendant un orage, guettant à l’horizon les voiles du navire de son bien-aimé. Morte, elle a donné naissance aux flammes et à un guerrier.

Ils racontaient qu’il était apparu dans la nuit, chevauchant un destrier aussi grand qu’un dragon, un faucon perché sur son épaule, un loup courant à ses côtés.

Ils racontaient tout un tas de conneries.

Ça ne s’est pas du tout passé comme ça.

En vérité, il a été craché par les étoiles.

***

« T’as un quart d’heure », explique Jofa. Ça doit faire la dixième fois qu’il me le répète. Je suis assis, ficelé à l’intérieur du cocon. Mon matériel bizarroïde remplit tous les recoins de la capsule. Des techniciens en combinaison rouge vif s’affairent en arrière-plan. Quelqu’un branche un gros câble et jure. Des signaux d’alarmes orange clignotent, et tous les quelques instants, une machine vomit des flots de vapeur épaisse. Je ne suis pas prêt.

Je ne suis pas prêt.

« Oublie pas. Tu dois t’éloigner d’au moins cinq cents mètres et te planquer. L’explosion ne va pas être très forte. La capsule va sauter, mais tu peux te prendre des pierres, des morceaux de bois ou autre chose. Il y aura deux ondes de choc. D’abord une normale, à cause de l’explosion, puis une onde de retour. Après environ trois secondes ».

Premier rugissement de sirène. Une voix féminine pompeuse entame le compte à rebours. Toutes les dix secondes, à partir de six cents, pour l’instant. Je ne suis pas prêt. Dans un instant, ils vont m’envoyer dans l’espace, puis ils iront à la cantine.

Je ne comprends pas comment j’ai pu me fourrer là-dedans. Jofa ajuste quelques câbles à l’intérieur de la capsule et glisse discrètement un paquet de tabac dans le compartiment.

« Comment vous sentez-vous ?, demande la voix métallique de Nowinkow dans le casque. Votre pouls s’accélère.

– Je me demande vraiment pourquoi », je réponds dans le micro, les dents serrées. Crétin de toubib.

Je me sens comme un monarque antique à ses propres funérailles, attaché à un trône qui va prendre feu dans un moment. Devant moi défile un cortège de corbeaux munis de présents. Un mec m’a déjà donné un couteau-suisse et une bouteille d’eau-de-vie. En toute illégalité. Ce sont des artefacts. Des anachronismes. Quand je pense à tous les efforts que le commandement de mission a fournis pour que je ne puisse même pas emporter un briquet…

Ce sont des présents funèbres.

Il ne manque que les pleureuses.

Ils auraient dû penser aux pleureuses.

Cinq cents secondes.

Je ne suis pas prêt.

«  Comment tu te sens ? ». C’est Deirdre. Sa tignasse rousse est dissimulée sous une capuche, ses superbes lèvres tremblent, des larmes scintillent dans ses yeux, telles des diamants.

Nous l’avons, notre pleureuse. Cette courte relation ne nous a pas réussi, ma rousse Deirdre de Derry (que certains appellent à tort Londonderry). Tu savais que cela ne nous mènerait à rien. Juste une amourette avant d’aller au front.

Je lève simplement le pouce. Pour l’instant, mon cyfral est inactif. Je ne peux pas réguler mes émotions et faire le dur. Et je suis triste, moi aussi, rousse Deirdre de Derry.

Mais il est trop tard, même pour des paroles.

C’est à mon bûcher qu’ils vont bientôt mettre le feu.

Et tu ne pourras pas m’embrasser à travers mon masque.

D’ailleurs, c’est toi, le vrai commando, Deirdre. Le vrai Morse, comme on vous appelle, vous les caporaux de l’Unité Marine de Reconnaissance Spéciale. Moi, je ne suis qu’un civil. Un bénévole au contre-espionnage qui a suivi une formation en un an.

C’est toi, la dure.

Et puis, c’est moi qui vais disparaitre sur un trône en flammes, et toi qui iras manger à la cantine.

Je tends la main, Deirdre me tapote la paume. Ça se passe comme ça entre nous. Pas de temps à perdre en sentiments.

Puis quelqu’un meurt sans dire adieu.

Jusque-là, huit ne sont pas revenus. Moi, je dois juste aller voir ce qui leur est arrivé. Et probablement identifier leurs corps. Ça va faire deux ans, mais s’ils ont quand même survécu, je vais devoir les secourir, ou réparer leurs conneries. Et revenir.

Je reviendrai, allez tous vous faire voir.

Trois cent cinquante.

La soupape de la capsule, bombée comme le dos d’un scarabée, se rabat dans le sifflement des servomoteurs. J’entends les verrous se fermer.

Deirdre embrasse la visière triangulaire en verre dix-sept couches, laissant une trace de rouge à lèvres couleur rouille sur la surface blindée.

L’empreinte des superbes lèvres de Deirdre a l’aspect du sang séché sur mon sarcophage.

Fracas métallique sur le haut de la capsule. Vacarme des mors s’insérant dans le système d’amarrage.

Tous les écrans de contrôle s’illuminent en vert et ambre.

« Vagabond de Nuit, ici Contrôle. On démarre le lancement. Comment tu te sens, Drakkainen ?

– Prêt.

– Tu es sur les rails de transport, c’est parti pour la piste de lancement.

– Compris ».

Pendant tout le chemin, Contrôle m’interroge sur les procédures à suivre et sur l’utilisation du matériel, sûrement pour m’occuper l’esprit. Je ne suis pas sur un bateau de croisière.

Je suis dans une capsule de parachutage. Moi, je suis le colis. Je ne contrôle rien. Le démarrage et l’atterrissage se feront automatiquement. Je dois serrer les mâchoires sur le protège-dent et ne pas oublier de respirer. Je peux éventuellement relâcher mes muscles, penser à l’Europe et essayer de trouver un peu de plaisir dans tout ça. C’est tout.

Quelque chose comme une poste pneumatique.

« Comment tu te sens, Nitj’sefni ? »

Nitj’sefni : le Vagabond de Nuit. Prononcé dans la langue gutturale du Peuple de la Côte. A part moi, il doit y avoir une vingtaine de personnes qui la connaissent. Je reconnais cette voix : c’est Iceberg, le chef de mission. Un gars sympathique à l’allure bienveillante et humaniste d’un professeur de philosophie dans une fac respectée. En réalité, c’est un diable aussi attentionné qu’un cobra. C’est lui qui m’a incité à rejoindre le programme. Maintenant, il a décidé qu’il devait me dire adieu en personne, histoire de me laisser bonne impression.

« Comme un colis, patron.

– Ça va être comme des montagnes russes. Ça va te plaire. »

Le couloir dans lequel se déplace mon cocon est illuminé par des lampes fluorescentes circulaires, le sas se referme derrière moi.

C’est moi qui l’ai voulu.

Je ne vois pas les étoiles.

Je ne vois pas non plus le globe qui, dans quelques secondes, deviendra mon unique univers.

Quand le sas du quai de lancement s’ouvre, tout ça se trouve en-dessous, sous la capsule. Moi, je ne peux regarder que le mur, inondé toutes les secondes par la lumière orange du signal d’alarme.

Du bruit dans les écouteurs. Contrôle vérifie les derniers paramètres, la pétasse pompeuse commence son décompte toutes les secondes. Quelle voix. Une Walkyrie contrariée à la veille de ses règles. J’espère ne jamais la rencontrer.

« Tu veux dire quelque chose ?

– Je suis innocent ».

Le dernier bruit que j’entends dans mon monde, c’est le vacarme du mors d’amarrage qui grince sur le blindage et le fracas étouffé de la mise à feu.

Je ne suis pas prêt…

Après, il n’y a plus aucun bruit de l’extérieur, sauf les sons dans les écouteurs. Je pousse un cri joyeux de cow-boy et je tombe.

Ce genre de comportement nonchalant, c’est la tradition. Je suis gaillard, indestructible, un vrai dur.

En réalité, je commence vraiment à aimer ça.

Je ne vois presque rien. Tout tourbillonne autour de moi, les étoiles se transforment en zigzags, mais pendant un instant j’aperçois quand même « la Mante », suspendue au firmament telle la pointe large d’une flèche kébiryenne. Elle rétrécit en un instant pour ne devenir qu’une autre petite étoile impossible à distinguer des autres. Adieu les impôts, les procédures et les règles. Adieu, la civilisation. Adieu, les fêtes, les hot-dogs et les hôpitaux. Adieu, la Terre. Adieu, mon Europe adorée. Que ton taureau t’emporte au diable.

C’est la fin.

Et allez tous vous faire foutre.

J’essaye de respirer normalement, mais j’ai l’impression que mes boyaux sont en train de se frayer un passage à travers ma gorge. La peau de mon visage s’étend en une grimace et je commence à devenir aveugle. Le sang n’afflue plus dans mes mains, je ne sens plus mes jambes.

Je vois toujours l’empreinte des superbes lèvres de Deirdre de Derry sur la visière triangulaire. La trace sanglante de son baiser est finalement effacée par un cocon de flammes furieuses qui fleurit autour de la capsule.

Personne ne m’attend. La haute falaise surplombant la mer est déserte, jusqu’à l’horizon. Jusqu’à la bordure des marais salés ornés de quelques buissons tordus, où l’on peut distinguer la lisière sombre de la forêt.

C’est le désert total. Tant mieux. S’il y avait eu quelqu’un, j’aurais dû le tuer.

Ce n’est pas une blague.

Ma mission est strictement confidentielle. Officiellement illégale. Ce monde tout entier est placé en quarantaine. En quarantaine totale, depuis l’échec du premier programme d’exploration. C’est la première civilisation anthropoïde découverte dans le cosmos. Inestimable. Ils ne doivent pas apprendre qu’ils ne sont pas seuls dans l’univers. Nous n’avons pas le droit d’ingérer dans leur culture, quoi qu’ils fassent. Qui sommes-nous pour juger, etc. Tout ce que je fais, mon existence même, viole chacune des lois solennellement proclamées à Bruxelles. À la lumière de l’idéologie de non-ingérence, Iceberg est un criminel. Il risque un choc culturel, juste pour sauver quelques hommes. Quelques individus. Et en plus, si ça se trouve, il veut savoir de quoi il en retourne.

C’est contraire aux directives.

Mais ça ne me dérange pas le moins du monde.

J’atterris à cinquante mètres du bord de la falaise, à plus ou moins un mètre. Avec un parachute de type « aile » et des moteurs gravitationnels de manœuvre.

J’attends cinq minutes que les revêtements refroidissent suffisamment pour que je puisse sortir, puis j’ouvre les verrous du capot et je défais ma ceinture.

La capsule, debout au centre d’un cercle d’herbe brûlée, a l’air d’un fruit crevé.

Je n’ai pas le temps d’admirer le paysage. Toute trace de mon arrivée doit disparaitre au plus vite.

Je dois sortir tout le matériel que je vais emporter avec moi de la capsule. Plier le parachute et le fourrer dans l’écoutille. Puis charger toutes mes affaires sur mon dos et lancer le compte à rebours.

Je dois m’éloigner de cinq cents mètres. C’est la distance qui me sépare des roches calcaires en bordure de la forêt. C’est bien. Elles devraient me protéger de tout fragment dû à l’explosion.

Je transporte mes affaires en plusieurs fois. Des sacs de selle pleins à craquer, la selle qui va avec, un bagage, de l’armement. L’air est frais et pur, éclairé par la lumière extraordinaire et intense du soleil couchant. C’est la seule planète étrangère sur laquelle j’ai été de toute ma vie. Comme la plupart des gens, je n’ai jamais quitté la Terre. Avant tout, je n’arrive pas à comprendre que tout ce qui se trouve autour de moi ait l’air si normal.

Si familier.

L’herbe, c’est de l’herbe. Les plantes, juste des plantes. Un peu différentes, mais pas plus que par exemple au Brésil, ou en Australie. Le ciel au-dessus de ma tête, le coucher de soleil, les vagues au pied de la falaise, tout a l’air normal. Comme au polygone du Costa Verde. Comme à la maison, près de Split.

Comme partout.

Je n’ai pas envie d’abandonner le parachute, ces quelques dizaines de mètres carrés de toile plus résistante et plus légère que n’importe quel tissu trouvable ici. Une multitude de fils miraculeux tissés en arachnide, et sur chacun on pourrait accrocher un bœuf. En une fraction de seconde, tout ceci doit se transformer en fumée, or des mois d’entraînement intensif ont réveillé mon instinct de clochard. Chaque chose que tu trouves peut t’être utile. C’est pour ça que j’ai autant de mal à me séparer de mon parachute. Je vais le détruire alors qu’il va me manquer très bientôt, quand je serai en train de lutter avec des saloperies de brins de paille.

Je soulève la chape du déclencheur, je tourne la clé, j’entre le code à six chiffres, puis je pousse la poignée rouge, je la tourne et la sors sur toute sa longueur.

Rien.

Au lieu des chiffres carrés du compte à rebours, je vois des séries de codes s’afficher sur l’écran, puis des petits signes et des messages d’erreur, les uns après les autres.

Je commence à avoir chaud.

C’est un des secrets de ce monde.

Un de ceux que je dois percer à jour.

Le Midgaard est une zone de mort pour l’électronique. Ici, en un rien de temps, tous les gadgets dont nous sommes entourés chez nous depuis notre naissance et jusqu’à notre digne mort commencent d’abord à déconner, puis à tomber en panne, et finalement, ils rendent l’âme.

La première expédition n’a même pas réussi à décoller. Après avoir démarré, le vaisseau de sauvetage qui avait été envoyé pour la récupérer n’a réussi à atteindre que l’orbite. Un instant plus tard, toutes les machines sont mortes. Même la lumière dans la cabine s’est éteinte, après quoi le vaisseau s’est mis à dériver. Il a dû être remorqué. Tout le monde a survécu, mais ils ont été obligés de tout jeter, même leurs montres.

Le véhicule qui était venu chercher la dernière expédition a attendu à peine une demi-heure à l’endroit fixé. À son retour, il a failli s’écraser contre le vaisseau-mère.

Maintenant, je ne sais pas si le détonateur a été enclenché, si c’est l’affichage qui ne marche plus, ou si la séquence d’autodestruction a été refusée. Si je me trompe, je vais rester agenouillé là à me battre avec le clavier jusqu’à ce que la tête hyperthermobarique se réveille sous mes pieds.

Ce serait la fin de la mission.

Je sens ma chemise de toile devenir humide. Je tapote nerveusement les claviers morts, initiant la procédure d’arrêt, après quoi je remets la machine à zéro avec la clé.

La chape se soulève, mais trois fois plus lentement que d’habitude. A nouveau la clé, les codes, la poignée. Cette fois-ci, le compte à rebours démarre. Certains chiffres sont bizarres, comme des lettres d’un alphabet inconnu.

Je suppose que le déclencheur fonctionne et je me lance en courant en direction des rochers.

L’explosion me rattrape après deux cents mètres, tout au plus.

Je vois une lumière aveuglante et je n’ai même pas le temps de me jeter à terre. L’onde de choc me balaye comme un tsunami, me traîne à travers la vase et la mousse des marais. J’ai de l’eau boueuse plein la bouche, une de mes mains et mon dos me brûlent comme s’ils étaient ébouillantés.

Après une demi-seconde, l’onde revient. L’air est vide en son épicentre.

La conclusion est simple : le déclencheur a démarré du premier coup.

Il s’en est fallu de peu.

Autour de l’endroit où se trouvait ma capsule, il ne reste qu’une brèche profonde, comme détachée de la falaise d’un coup de dents, ainsi qu’un anneau d’herbe carbonisée, au-dessus duquel se forme un nuage en forme de champignon. On dirait une mini-explosion nucléaire.

Et il ordonna de brûler tous les navires à quai.

Je m’assois sur une pierre plate derrière le cercle de rochers où j’ai laissé mes affaires, et je m’adosse contre le granit. Je regarde le ciel qui s’assombrit. J’écoute les voix des oiseaux, étrangères et nostalgiques.

Dans notre monde, il est difficile de trouver un désert où il n’y aurait rien à part la nature, le ciel au-dessus de la tête, et un homme assis sur une pierre.

Un homme lié par la seule loi qui régit son cœur. Toute ma vie, où que j’aille et quoi que je fasse, des millions de règles contrôlaient ma vie. Des milliers de fonctionnaires normalisaient chacune de mes pensées et chacun de mes actes. Ils avaient des procédures pour chaque chose. Ils essayaient sans cesse de prendre soin de moi et de me protéger de tout danger. Toute ma vie, je me suis senti comme si j’avais douze ans… et des millions de parents.

Ici, personne ne se soucie de moi. Je peux me saouler, me tordre une cheville, me faire exploser avec ma propre charge thermique ou tomber dans un puits. Tout ça à mes propres risques et périls.

Mon dieu, quel soulagement !

Sous l’abattant des sacs de selle, je trouve une bouteille plate en plastique d’eau-de-vie « Monastyr ». J’en prends une bonne gorgée, mais avant, j’en verse un peu dans le creux de ma main et je presse ma paume contre le sol. Une offrande à Hind, le dieu des guerriers. Maintenant, la Côte des Voiles est ma seule patrie. Je sens le goût de prunes qui ont poussé de l’autre côté du cosmos, quelque part près de Rijeka. Le goût du soleil adriatique, qui ici n’est qu’une petite étoile pâle à l’intérieur d’une constellation mineure appelée la Main. Invraisemblablement loin. C’est inconcevable. L’homme ne sait pas penser en termes astronomiques.

On m’avait prévenu. C’est fatal pour le moral. On peut devenir fou.

Comme si quelqu’un qui s’embarque dans ce genre d’aventure pouvait être normal.

J’inspecte mes maigres possessions. Je connais tous les objets par cœur, je les ai eus dans les mains des milliers de fois. Je sais les assembler et les démonter même en dormant.

Au début, je ne comprenais pas à quoi rimait tout ce cirque. Je pensais que je devrais avoir des armes normales. Ne serait-ce qu’un pistolet. Je peux ressembler à un autochtone, bien sûr, mais pourquoi employer un régiment de personnes sous la direction de xéno-ethnologues pour me fabriquer des chaussures en cuirs spéciaux modifiés, alors que je pourrais tout simplement porter de solides chaussures militaires ou de randonnée à cinquante euros ? Qui verra la différence ? Je vais entrer dans la légende comme Celui Qui Avait des Chaussures Magiques et je vais changer la culture de ce monde ?

Pourquoi je n’ai pas le droit d’emmener un slip ? Je suis enveloppé d’un morceau de toile fine comme d’une couche-culotte. Ce n’est pas si difficile. On attache une bande à la taille, puis on prend le tissu rectangulaire qui pend derrière et on le retourne de manière à former deux triangles, ensuite on passe l’extrémité sous la bande et on la remet à l’extérieur. Simple.

Et inconfortable.

J’ai suffisamment de bagages pour charger un gros cheval, mais je dois transporter tout ça moi-même d’une manière ou d’une autre. On m’a appris à me passer de matériel, mais je ne sais pas combien de temps je vais rester ici. Chaque objet augmente mes chances de survie.

On va me considérer comme disparu en mission si on ne me retrouve pas dans un an au même endroit, ou si je ne donne pas signe de vie.

L’électronique meurt en un instant, mais les organismes bioniques réussissent à survivre. Cela ne m’étonne pas. Après tout, les hommes et les animaux se portent à merveille, ici.

Je sors la boîte contenant le radiolaire. Ma mascotte. Mon animal de compagnie.

Mon émetteur.

Le cylindre en métal est couvert d’ornements enchevêtrés. J’appuie sur plusieurs éléments dans un ordre défini : une tête de serpent, une feuille d’érable, une roue de char, un œil de grenouille. Le compartiment interne sort avec un sifflement, le radiolaire désarticulé flotte dans un gel verdâtre, comme une grosse méduse. Ses tentacules pendouillent librement, les chapeaux des antennes enveloppent la cloche, seuls de minuscules points luminescents parcourent le corps hyalin. L’émetteur reste plongé dans un semi-coma en attendant son heure. Un jour, je vais devoir lancer un appel de détresse, signaler la fin de la mission ou effectuer mon dernier rapport, et le radiolaire se réveillera. Il transmettra mon message directement au satellite d’observation, ce qui lui coûtera probablement la vie.

Pendant l’entrainement, il s’est avéré que je vais devoir porter mon armure complète en marchant. Autrement, je ne vais pas réussir à tout transporter. Elle n’est pas lourde, mais extrêmement encombrante une fois enlevée. Elle remplit un gros sac à elle seule, et j’ai encore d’autres bagages à transporter, ainsi qu’un manteau roulé en boule, mes armes, un bouclier et une selle. Si c’était une armure normale, locale, je pourrais à peine bouger avec tout ce bazar. Grâce aux matériaux modernes, élaborés afin de ressembler le plus possible à l’acier battu, aux liens tressés et au cuir renforcé, le tout, casque y compris, ne pèse que douze kilos. L’équipement complet du guerrier normal de la Côte pèse deux fois plus. J’enfile les jambières, les brassards, la cotte de mailles, la demi-armure feuilletée et le casque. Je boucle la ceinture avec les armes, et pour la première fois ici je sors mon épée.

Elle a été forgée dans les entreprises Nordland, qui produit des hélicoptères gravitationnels de combat. Elle ne ressemble pas aux épées du Peuple de la Côte. Elle est un peu plus longue, avec un manche deux fois plus long sans véritable pommeau, une garde carrée en forme de bouclier, et une lame à un seul tranchant, née d’une particule mono-moléculaire. Sa silhouette s’inspire un peu du shinobi ken, l’épée des assassins du Japon médiéval. Moi, je voulais un katana de samouraï, mais mon instructeur de combat m’a prouvé à l’aide de quelques exemples douloureux que ce n’était qu’un caprice stupide. À la place, on m’a donné un outil beaucoup plus universel,  qui  me permet de combattre dans plusieurs styles différents : avec bouclier, à une ou à deux mains. Je peux faire de l’escrime, combattre dans le style ken-jutsu ou labourer comme un templier.

En guise d’outil quotidien, on m’a donné une machette. Sa construction est aussi simple et sa technologie aussi raffinée que celles de l’épée. Cependant, dans des cultures para-féodales comme celle-ci, une épée, ce n’est pas rien. Elle ne coûte pas seulement une fortune, elle renferme également l’honneur du guerrier, les âmes des victimes, la chance, une divinité en personne et je ne sais quoi encore. Si je commence à l’utiliser pour couper des branches mortes pour me faire un feu ou creuser dans la terre, soit je vais m’attirer des ennuis, soit je serai tourné en ridicule. Dans tous les cas, je vais inutilement attirer l’attention sur moi.

Il y a aussi un couteau, un peu de matériel de camping, des vêtements chauds, des chaussures de rechange, des chaussures d’hiver, un arc déplié, des flèches, un bouclier ovale laminé et tout pour le cheval. Putain de selle. Elle est excellente, légère, avec une multitude de cachettes et de sacs en tous genres, mais je crois qu’il n’existe rien de plus encombrant à transporter.

Le heaume est évidemment prévu pour être porté sur la tête. Les sacs sont élaborés de manière à ce que je puisse les accrocher sur mes épaules, un devant, un derrière, et les attacher sur les côtés. Je dispose alors de quelque chose qui rappelle un sac-à-dos difforme. Je peux fixer le bouclier sur mon dos. Les flèches et l’arc plié sont à ma ceinture, à droite. La machette atterrit dans le sac de devant.

Je finis par transporter la selle sur le dos, l’intérieur du caparaçon s’appuie sur le bouclier, le quartier s’introduit entre le sac et le protège-nuque du heaume.

Me voilà.

J’arrive.

Chargé comme un dromadaire, en armure complète, ma selle sur le dos, on dirait Tweedledum et Tweedledee en une seule personne. Je trébuche dans le marais boueux plein de rochers et d’arbres morts, les pièces de mon équipement s’entrechoquent bruyamment et je me dirige vers la forêt qui dissimulera ce curieux spectacle.

Je donnerais n’importe quoi pour un cheval.

La nuit tombe. Je décide de réveiller le cyfral.

Le cyfral. Mon ange gardien parasite, élevé dans un laboratoire secret de Nishima Biotronics pour les besoins de l’Unité Marine de Reconnaissance Spéciale.

Le seul élément de mon équipement que je suis sûr de ne pas perdre et sans lequel je pourrais difficilement survivre ici.

Il fait de moi un surhomme. C’est grâce à lui que je vois dans l’obscurité, que j’entends le couinement d’une souris à deux cents mètres ; c’est lui qui, en cas de danger, injecte dans mes veines l’hyper-adrénaline qui accélère mes mouvements et aiguise mes réflexes. Grâce à lui, le baragouin métallique du Peuple de la Côte ou le charabia guttural des Amitraïs sonne à mes oreilles comme ma langue maternelle. S’il le faut, il m’anesthésiera, me guérira, projettera un plan que je pourrai consulter en fermant les yeux ou un viseur sur ma rétine.

Ce n’est que grâce à lui qu’en un an d’entraînement, j’ai pu apprendre ce que j’aurais normalement dû mettre vingt ans à découvrir.

Sans ce putain de champignon parasite dans mon cerveau, toute la mission n’aurait été qu’un suicide très onéreux.

Ils me l’ont introduit par le nez.

À l’époque, c’était encore une graine. Il a dissous sa membrane et s’est transformé en une larve pas plus grande qu’un parasite de malaria. Ensuite, il a voyagé dans mon système sanguin, se jouant des globules blancs, jusqu’à atteindre l’hypothalamus. Il s’y est niché et a commencé à grandir, se nourrissant de mon sang.

Il y a douze ans, lorsque le premier modèle a été administré pour la première fois dans le plus grand secret, ma patrie adorée a décidé, par la bouche d’un eurocrate devenu dingue, que le cyfral devrait faire en sorte que le soldat fonctionne en respect du règlement, des procédures et des lois édictées. Et encore mieux, qu’il soit obéissant. Je suppose qu’il s’imaginait déjà une Europe dans laquelle un jour, on placerait un truc comme ça à chaque nourrisson. Les chanceux qui y ont eu droit étaient de la division Falschirmjager. Plusieurs commandos sont morts dès les essais polygonaux, et deux autres se sont tiré une balle avant qu’on ait le temps de désactiver leurs implants. Trois ont fini à l’asile.

Je chiais dans mon froc quand ils me l’ont introduit.

Ils m’ont expliqué que c’était la sixième version, très minutieusement testée. Que ce n’était qu’un dispositif d’aide, une dope qui ne changerait rien à ma personnalité. Que c’était simplement un ordinateur interne qui me donnerait temporairement accès à des zones inutilisées de mon cerveau et qui me permettrait de contrôler des processus sur lesquels je ne devrais normalement avoir aucune influence. Qu’en cas de problème, l’opération serait complètement réversible. Qu’il suffisait de le désactiver pour qu’il meure et soit résorbé par mon organisme. Ils disaient qu’ils savaient ce qu’ils faisaient.

Je ne les ai pas crus une seconde.

J’avais une peur bleue.

Ensuite, le cyfral s’est activé et m’a enlevé ma peur.

C’est la première chose qu’il a faite. Il a tué ma capacité à ressentir ces banales sensations humaines que sont la peur, la panique, ou l’hystérie. Je ne serai plus jamais pris dune bonne vieille rage, et je ne me réveillerai plus jamais le ventre noué d’inquiétude à cause du pressentiment d’un malheur indéfini, comme un être humain normal. Face à un danger, je calcule, je pense et je planifie jusqu’à la dernière seconde. Je suis inquiet ou apeuré, mais je ne peux pas être paralysé par la peur. Je n’en suis plus capable. Quand rien de particulier ne se passe, je suis bêtement joyeux. Je ne m’inquiète pas en avance.

J’ai cru qu’il avait fait de moi un psychopathe, et je suis tout de suite allé voir l’Iceberg.

Ils m’ont examiné. Le cyfral m’a simplement posé des filtres. Je sais ressentir de l’amour, du plaisir, de la compassion. Je peux être triste. Je peux prendre peur. Les sentiments élevés sont restés intacts. Cependant, je ne peux plus être paralysé par mes émotions négatives.

L’Iceberg m’a prévenu que ça pouvait me tuer. Que je devais avoir deux fois plus de bon sens que les autres, parce que les mécanismes comme l’effroi et la panique, ce sont des protections naturelles découlant de l’instinct de survie.

Le problème, c’est que de toute manière, dernièrement, je manquais de cet instinct.

La preuve la plus flagrante : j’ai accepté de participer à cette mission.

Il y a aussi des mauvais côtés. Parfois, avoir des réflexes accélérés s’avère assez inconfortable. Quand l’hyper-adrénaline coule dans nos veines, on peut détruire d’un coup de poing la porte qu’on voulait simplement ouvrir, et se fracasser les os. Les sons nous arrivent plusieurs octaves plus graves, ce qui les rend incompréhensibles. Il ne faut surtout pas taper dans ses mains dans cet état. On peut se trancher les doigts en attrapant une ficelle.

Tous ceux qui ont suivi l’entrainement au château Darkmoor avec moi avaient peur de toucher une femme après l’activation du cyfral. Après tout, être avec une femme, ça peut donner de l’émotion. On se racontait des légendes sur un commando qui avait complètement démembré une jeune fille dans un accès de passion. D’ailleurs, il y avait aussi des femmes dans le groupe. Deux.

Des légendes circulaient aussi sur ce qui se passait quand deux personnes avec un cyfral se rencontraient.

Comme sur moi et Deirdre.

Heureusement, ce n’étaient que des légendes.

Quand le cyfral m’a béni du don des langues, je suis allé dans un pub à Axenhill un soir de congé, et je n’arrivais pas à me commander une bière. Je baragouinais dans un mélange de kébiryien et de la langue de la Côte, ajoutant quelques jurons en croate, en finnois et en polonais. Ça a fini par se régler tout seul.

Quant à la nyctalopie, elle semble pratique jusqu’à ce qu’on tombe sur une source de lumière en pleine obscurité. La pupille réagit momentanément, le cyfral aussi, mais une image résiduelle reste sur la rétine pendant plusieurs bonnes minutes. Une nuit, Deirdre est allée ouvrir le frigo en s’éclairant le chemin avec ses yeux. Elle n’a recouvré la vue qu’après le petit-déjeuner.

D’un autre côté, ça aide de savoir qu’en cas de besoin, on peut attraper une flèche en plein vol ou clouer une guêpe à un tronc d’arbre en lançant un couteau. Ça permet de survivre. Ma mission est de récolter des informations. Mon arme principale est mon cerveau. C’est ce qu’on m’a appris. Mais la supériorité physique change complètement l’état psychologique.

Le soleil se couche. Je me fraie un chemin à travers le marais, marchant juste à côté de troncs desséchés, je saute de rocher en rocher et de pierre en pierre, balançant la pyramide de matériel sur mon dos. Sous mon armure, ma cotte de mailles et mon pourpoint, ma chemise est trempée de sueur. Mon dos, touché lors de l’explosion, me brûle insupportablement. La forêt, sombre et sinueuse, forme un véritable mur de troncs couverts de mousse, dix mètres à peine devant moi. J’arrive sur le tapis moelleux de mousse, je jette un dernier regard sur l’horizon marin juste au-dessus du bord de la falaise, et j’active le cyfral.

Le soleil se couchait déjà quand Vuko Drakkainen s’engouffra parmi les arbres. La forêt était désagréable : basse, emmêlée, pleine de petits arbres rachitiques aux branches noueuses, couverts de lichen barbu. Des oiseaux criaient, cachés quelque part parmi les branches.

Drakkainen avançait d’un pas régulier et rythmé, tenant d’une main le pommeau de son épée, et stabilisant de l’autre la selle qu’il portait sur ses épaules et qui s’accrochait aux branches. Il n’y avait pas de sentiers dans cette forêt. Les arbres morts de vieillesse tombaient sur la litière, lui barrant le chemin, ou s’empêtraient dans les autres et restaient suspendus ainsi, les branches enchevêtrées, puis se couvraient de moisissure et de lichen jusqu’à pourrir. C’était une vraie jungle.

Après une heure de marche, il mesura la vitesse de son pas, et estima qu’à ce rythme, il mettrait encore au moins deux heures à arriver à la station de recherche, éloignée de huit kilomètres.

Bien sûr, il était possible qu’en arrivant sur place, il soit gratifié d’une tasse de thé et d’un sandwich au gibier : « Nous avons appris à fabriquer du pain local ! Nous pensions que personne ne viendrait plus nous chercher ». De cette manière, la mission serait accomplie en deux jours, sans compter le temps consacré à la planification, à la formation et aux préparatifs.

La route lui semblait longue. La forêt était monotone et ennuyeuse : toujours les mêmes branches tordues et sinueuses, ornées de guirlandes pouacres de lichen balancées au gré du vent. Il flairait le mycélium, la pourriture et l’odeur forte et musquée des petits rongeurs.

Il regarda le monde en infrarouge, un peu parce qu’il s’ennuyait, et un peu parce que le bush commençait à sombrer dans l’obscurité.

Les arbres cernés de vert ne devinrent pas plus beaux, par contre il pouvait apercevoir des rongeurs semblables à de petits capibaras aux yeux brillants d’argent assis dans la litière de la forêt, des oiseaux qui s’agitaient dans les branches, des insectes qui fendaient les airs tels des balles traçantes, des serpents qui se terraient dans la broussaille.

En réalité, sa marche dura presque trois heures, et quand il arriva sur place, la nuit était déjà tombée. Rien n’avait changé dans le paysage environnant. Il s’était tout simplement arrêté à un endroit donné et s’était dit : « C’est ici ».

Il savait qu’il se trouvait à quelques dizaines de mètres d’une clairière au sommet d’une colline sur laquelle avait été bâti un chalet de rondins avec un toit en bardeaux, entouré d’une palissade et appelé « Station de Recherche de Terrain Midgaard II ».

Drakkainen déposa ses possessions encombrantes au sol et les cacha le plus silencieusement possible entre deux troncs pourris, les recouvrant de feuilles touffues semblables à des fougères. Le silence régnait. Les oiseaux s’étaient tus, seul le cri d’un rapace nocturne se faisait entendre de temps à autre.

Assis parmi les fougères, il attendait que sa chemise de toile trempée de sueur sèche et tendait l’oreille. Le vent ne portait aucun son familier. À cette distance, il devrait pouvoir entendre le crépitement du feu, les ustensiles de cuisine qui s’entrechoquent, les conversations. C’était pile poil l’heure du diner pour les chercheurs de la station. Mais personne ne parlait. Le silence de mort n’était interrompu que par un bruit léger et mystérieux. Quelque chose claironnait et cliquetait doucement, à la limite de l’audible.

Ce qui se laissait clairement sentir, par contre, c’était une odeur putride, à la fois âcre et nauséeuse, impossible à confondre avec une autre.

Il passa un instant à pivoter la tête, humant l’air jusqu’à trouver la direction d’où venait l’odeur. Et elle surgissait tout droit de la station. Elle n’était pas assez forte pour être celle d’une dépouille humaine, d’autant moins de huit cadavres, mais quand même.

Il se dit qu’il s’agissait peut-être juste de provisions abandonnées.

Il posa son heaume et son bouclier. Il accrocha son épée à son dos et vérifia que le pommeau était accessible, puis il resserra toutes ses sangles et sautilla sur place pour vérifier que son équipement ne faisait pas de bruit. Il noua son foulard sur sa tête, puis trouva une flaque d’eau sous des racines et se couvrit les joues et le front de boue.

La station s’élevait sur une colline, couverte ici et là de buissons rampants. Il ne détectait aucun mouvement. Il ne voyait qu’une palissade, basse et ébréchée comme une rangée de dents abimées, et un toit affaissé. La station semblait abandonnée, et ce depuis un moment déjà. Cependant, il se sentait nerveux.

Premièrement, tout un flanc de la colline dans un rayon de quelques dizaines de mètres autour de la palissade était jonché de carcasses d’animaux. Des rats, des sangliers, des cerfs, des loups, même des oiseaux, à différents stades de décomposition. Il voyait des os, des plumes, des lambeaux de chair et de fourrure. La plupart des animaux avaient été découpés ou déchiquetés. Aucun n’avait été correctement dépecé ni écorché. Tous, cependant, avaient été décapités.

En plus, il faisait cinq bons degrés de moins sur la colline qu’ailleurs. Il voyait cette tâche de froid et de brouillard sinueux sous forme d’un halo bleuâtre, avec pour épicentre le milieu de la station.

Il s’approcha silencieusement, se faufilant sans bruit d’un buisson à un tronc d’arbre, d’un tronc d’arbre à un rocher, tel un félin en chasse. Des restes massacrés gisaient partout, certains scintillaient d’une lueur verdâtre et phosphorescente, causée par la chaleur produite par les processus de décomposition. Il décida de filtrer la puanteur des charognes, car il ne sentait plus aucune autre odeur. Plus il s’approchait de la station, plus il faisait froid, des nuages de buée s’échappaient de ses lèvres à chaque respiration.

Le portail de planches gauches et fendues avait été défoncé depuis longtemps. Le problème, c’est qu’il avait l’air défoncé de l’intérieur. Il se plaqua dos à la palissade et s’approcha du portail, saisissant doucement le pommeau de son épée enveloppé d’une lanière. Normalement, le portail aurait dû être fermé par une planche énorme, aujourd’hui pourrissante. Elle avait été brisée par un impact puissant il y a au moins un an, comme si quelqu’un avait embouti le portail avec un 4×4. Oui, mais les chercheurs n’avaient pas de 4×4.

Il se pencha sous les planches arrachées et jeta un coup d’œil rapide sur la cour. Elle était vide, en pagaille, en ruine.

À l’intérieur de la palissade s’élevait une maison, vide à présent, partiellement détruite et sombre. Au milieu se trouvait un puits carré équipé d’un chadouf, quelques bâtiments plus petits avaient été construits au pied de la palissade. Tout ceci s’était déjà transformé en un amas de poutres et de pierres.

Il entendait le bruit de gouttes d’eau quelque part, ainsi qu’un léger cliquetis, comme provenant d’un battant de bois. À part ça régnaient le silence et la torpeur.

Drakkainen se glissa à l’intérieur tel un chat, marchant précautionneusement sur un chemin formé de poutres humides et vermoulues.

Il entendit de nouveau le cliquetis, et ce n’est que là qu’il les vit. Ils étaient suspendus aux chevrons de la hutte, aux branches de l’arbre qui poussait au milieu de la cour, aux pieux aiguisés de la palissade. Des carillons. De petites constructions remuées par le vent, tressées à l’aide de fines lanières et de brins d’herbe.

Et d’os.

Des tibias, des côtes, des crânes de petits animaux. Suspendus aux lanières, ornés de bouquets de plumes, ils se balançaient doucement au gré du vent et s’entrechoquaient en produisant ce léger bruit persistant qu’il entendait depuis un moment. Différents tons de cliquetis formaient des mélodies au hasard. Ce son pourrait être agréable à l’oreille si sa source n’était pas si macabre.

Il se glissa à l’intérieur de la hutte, emplie de l’odeur de vieux bois, de produits chimiques évaporés depuis longtemps et de moisissure. L’intérieur longiligne était divisé en plusieurs pièces. Il agrandit ses pupilles et renforça sa perception de la lumière, ce qui lui permit de voir un intérieur gris comme au petit matin. Sans le cyfral, il ferait pour lui noir comme dans un four à l’intérieur de la cabane. Il vit des couchettes de bois le long des murs, une longue table de planches au centre. Un âtre.

Quelqu’un était assis à la table, une tasse en métal posée devant lui. Il était immobile comme une statue, penché vers l’avant, un coude appuyé sur la table, comme perdu dans ses pensées devant le thé du soir. Sa peau était lisse et d’un gris peu naturel. Elle luisait légèrement à la lumière des étoiles qui s’infiltrait par le toit affaissé.

Drakkainen ne dit rien. Il contourna la table pour regarder celui qui était assis de l’autre côté : son crâne était mis à nu, un cercle de dents étaient découvertes, on voyait les arceaux des côtes et les os du deuxième bras. Un cadavre.

Ou plus précisément, mi-cadavre, mi-statue. Il semblait que quelqu’un avait coulé son côté droit dans un genre de béton, puis l’avait assis à la table. Vuko tendit la main pour toucher celle de l’autre. Elle était froide et dure, d’un gris uniforme strié de petits cristaux. Du granit.

Une statue, polie et minutieusement sculptée, du côté droit du corps d’un homme. Le côté gauche s’était décomposé, ne laissant qu’un squelette avec des restes desséchés de peau et de muscles et un morceau de scalp orné de longs cheveux blonds toujours collé au crâne.

Il s’accroupit à côté et observa attentivement l’endroit où s’achevait la statue et commençait le corps. Là où les os étaient visibles, ils pénétraient de façon fluide dans la pierre, comme s’ils étaient fondus l’un dans l’autre. Etait-ce réellement une statue ? Qui avait pu faire une chose pareille ? Comment ? Et pourquoi ?

Sur la table devant l’homme, il remarqua des traces de sang. Des tâches sombres, brunes, imbibées dans le bois depuis bien longtemps. Il les frotta d’un doigt qu’il approcha de son nez et inspira fortement. Ensuite, surmontant son dégout, il arracha un cheveu au crâne du cadavre et le passa également sous son nez. Hallering. Le docteur Johann Hallering de l’université de Munich.

À moitié transformé en statue.

Que Dieu ait son âme.

Il fouilla le laboratoire dans l’espoir de trouver des notes, mais tout l’intérieur de la chaumière était entièrement détruit. C’était le milieu qui avait le plus souffert. On aurait dit que quelque chose y avait explosé, que le support du toit avait été détruit, et que les poutres s’étaient écroulées sur le sol. Il trouva quelques récipients, une boite de restes de rations militaires en sachets, des lambeaux de vêtements moisis. Un rouge à lèvre, un petit miroir écrasé.

Ici, ils ne pouvaient pas utiliser d’ordinateurs, de disques, de dictaphones. Ils devaient tout consigner sur papier. Il devrait donc y avoir quelque part des protocoles d’études, des carnets, des notes. Mais il ne trouvait rien de tel.

Que s’était-il passé ici ? Une attaque des autochtones ?

Les différentes pièces de la station semblaient avoir été démolies intentionnellement, mais n’avaient pas été pillées. Drakkainen n’avait appris à penser comme le Peuple de la Côte que dans la mesure du possible, mais il savait qu’à leur place, il n’aurait pas abandonné par exemple cette hache en fer d’excellente facture, tranquillement posée par terre. Il aurait pris la vaisselle, les bidons, le miroir de la salle de bain primitive, ne serait-ce que les bijoux qui scintillaient paisiblement dans une trousse de toilette. Il aurait pris tout ce qu’il pouvait, et n’aurait fait le tri que plus tard pour se débarrasser des objets sans valeur.

Outre d’autres meubles, le laboratoire comprenait une table, longue et massive, éclairée par des lampes à pétrole, sur laquelle une collection d’objets locaux en tous genres était exposée.

Ces objets étaient classés. D’un côté, les boutons, les boucles, les agrafes : tous les fermoirs et ornements vestimentaires. D’un autre côté, les bijoux, féminins et masculins. Des colliers, des amulettes, des épaulettes, des boucles d’oreilles. Des pierres, de l’argent, un petit peu d’or. Une boite pleine de pièces de monnaie. À nouveau un mélange : des monnaies d’argent primitives, des couronnes grossières de la Côte, la monnaie impériale frappée d’Amitraï, des tigriques kébyriennes carrées. Tout un tas. Une bonne prise pour un éventuel autochtone.

En guise de notes, il ne trouva qu’une liasse de dessins sur papier calque technique représentant des ornements et décorations de vêtements. À part ça, il n’y avait rien. Pas de carnets, pas de comptes-rendus, rien.

Quelqu’un avait été assis ici, sur une petite chaise pliante, à la chaude lueur d’une lampe à alcool, et avait trié des échantillons d’objets. Il buvait quelque chose dans une tasse en métal, achetée un jour dans un magasin de sport, aujourd’hui ternie, avec une masse grise solidifiée qui n’était même plus de la moisissure incrustée à l’intérieur.

Il entendit quelque chose…Peut-être que ce qui était arrivé à Hellering était accompagné d’un bruit ? Il se leva violemment et renversa la chaise qui se plia en tombant.

Les parties de la station qui n’avaient pas été démolies semblaient avoir été abandonnées subitement, comme un navire dérivant dans le Triangle des Bermudes. Un lit était défait sur une des couchettes en planches écorcées et au matelas en fil tendu entre les poutres. Il renifla le sac de couchage en fermant les yeux et en inspirant profondément.

Moisissure… poussière…. sciure, poussière tombée des poutres vermoulues, et quelque part, à peine perceptibles, des traces d’ADN. Quelques cellules épithéliales. De la salive. Des traces de sperme. Letherhaze. Nigel Letherhaze.

Il fit un tour systématique des pièces habitables, reniflant les lambeaux de vêtements moisis, les lames archaïques des rasoirs, les couverts sales. Il trouva des traces des huit occupants.

Mais seulement des traces.

À l’extérieur, un bruit sourd résonna, comme si quelque chose avait roulé sur les planches en bois.

Il saisit le pommeau de son épée, qui dépassait au-dessus de son épaule, et se glissa prudemment à l’extérieur de la hutte, le dos appuyé contre le mur de bois. Comparé à la semi-obscurité qui régnait à l’intérieur, la nuit dehors lui sembla tout à fait lumineuse. Le renforcement de la lumière lui permettait de voir comme à une aube grise et nuageuse, cependant les endroits qui n’étaient éclairés ni par les étoiles, ni par le halo diffus de l’atmosphère recelaient des ombres profondes.

Drakkainen se concentra, exécutant des pas précis de ses pieds chaussés de bottes moelleuses, baissé dans une posture de combat. Il gardait une main sur le pommeau de l’épée et l’autre tendue devant lui, à hauteur du point chudan. Juste à côté du puits, sur un chemin de rondins, se balançait un seau en plastique jaune. L’équipe ne devait pas faire aussi attention à s’adapter aux autochtones que lui. Ils buvaient de la bière terrienne en cannettes, ils se réchauffaient du rosbif aux légumes, ils puisaient l’eau avec un seau en polyéthylène.

Il aperçut quelque chose à la limite de l’ombre. Un mouvement trop rapide pour être celui d’un être humain, comme un oiseau volant à basse altitude.

Il supposa que peu importe ce que c’était, la chose savait déjà qu’il était ici. Tous ces ossements entourant la colline avaient été abandonnés il y a peu de temps. Certains cadavres étaient complètement frais. Et le dernière trace des savants qu’il avait trouvée datait d’il y a deux ans.

Lentement, prudemment, il fit le tour de la hutte, mais ne décela aucun mouvement.

Derrière la maison, où il n’était pas encore allé, il tomba sur une statue, cette fois-ci normale. Une statue en pierre polie, probablement du basalte. Locale, sans aucun doute, et bien réalisée. Elle représentait la silhouette simplifiée d’une femme enceinte découvrant des dents triangulaires semblables à celles d’un requin. Dans une main, elle tenait quelque chose qui ressemblait à une faux, placée dans un orifice fabriqué de manière à ce qu’elle puisse être retirée. Dans sa deuxième main, elle brandissait un bol de pierre. La statue devait faire un mètre et demi de haut, et avait probablement été trainée ici dans le but d’être étudiée, bien qu’elle fût horriblement lourde. Mais sous son pied, soulevé dans un pas de danse, s’entassait une pile de crânes. Des crânes d’oiseaux, d’animaux de tailles et d’espèces diverses.

Ainsi que deux crânes humains.

Il s’accroupit prudemment dans une position qui lui permettrait de se lancer au combat dès que nécessaire, et écarta doucement les os. Le premier crâne qu’il saisit était petit, l’os mandibulaire avait disparu. Il avait été soigneusement nettoyé par les insectes : Vuko sentait très distinctement leurs odeurs âcres, acétiques ; il avait été terni par le soleil, rincé par les pluies. Cependant, les traces d’acides aminés étaient toujours perceptibles, il se concentra donc, s’efforçant d’isoler l’odeur cachée des traces de nucléotides, semblable à celle de plumes brulées.

Il les trouva, puis attendit quelques instants que les parties de son cerveau transformées en bases de données reconnaissent le schéma individuel. Pour l’instant, il ne savait qu’une seule chose, c’est que l’odeur de cet ADN lui était familière. Marzena Zavratilova… Une spécialiste en xéno-zoologie.

Il toucha la statue de la main. Le bol et la cuisse soulevée étaient marqués d’abondantes traces et taches couleur rouille bien visibles.

La chose le frappa de côté.

Avec un cri soudain, semblable au braillement d’un porc, grise, floue et dentue.

Drakkainen paniqua et tout à coup, le monde entier ralentit, le hurlement se transforma en un son beaucoup plus grave, comme s’il provenait d’une trompette désaccordée. En se jetant à terre, il vit un membre maigre et écarquillé, muni d’imposantes griffes recourbées comme des crochets, passer juste à côté de son visage. L’air devint épais comme de l’eau. Il attrapa la chose à peu près par la nuque, et ce n’est qu’à ce moment-là que sa hanche et sa cuisse heurtèrent le sol. Les planches pourries plièrent sous son poids. Il pencha la tête pour éviter les mâchoires qui se refermaient comme un piège, et, roulant sur lui-même, il appuya sa semelle sur la hanche de son adversaire puis le repoussa au-dessus de lui. Un lancer en cloche, effectué dans une drôle de position, mais quand même efficace.

Il élança ses jambes, se relevant comme sur un ressort pour atterrir en position de combat et sortir en même temps son épée avec un son grave et glissant qui rappelait celui d’un tramway en train de freiner.

La créature était encore dans les airs, de côté, à agiter maladroitement ses membres. Sa peau brillait légèrement à la lumière pâle de la nuit. Elle était trapue, mesurait peut-être un mètre et demi de haut et faisait étrangement penser à une grenouille, affreusement humanoïde. Elle heurta le sol de côté, rebondit, puis parcourut un mètre en glissant sur le dos, mais elle se relevait déjà d’un mouvement brusque qui ne devait durer qu’un indétectable clin d’œil en temps réel. Une rangée de dents de requin triangulaires apparut à nouveau dans la large gueule qui semblait taillée dans la tête plate, posée sur des épaules dépourvues de cou.

Drakainnen ressentit une douleur lancinante à l’épaule et vit du coin de l’œil une douzaine d’égratignures, étroites et peu profondes, comme laissées par une brosse métallique. La chose devait avoir des épines dans la peau, à l’instar d’une raie.

Il leva son épée à côté de sa tête, dans la garde simple de hasso-no-kamae. Ce n’était qu’un animal.

Il vit les muscles des jambes de la bête se contracter, puis la créature s’élança dans sa direction, exactement comme l’aurait fait une grenouille géante. Il la vit balancer ses longs pieds triangulaires en l’air, écarter ses pattes, toutes griffes dehors.

Il résista jusqu’au dernier instant, et esquiva le coup fulgurant de la patte d’un mouvement circulaire conforme au principe de la rotation sphérique, puis il frappa en diagonale, visant de manière à trancher la colonne vertébrale. Drakainnen vit avec étonnement la créature se retourner en l’air pour éviter le coup et se placer face à lui, presque simultanément à son propre mouvement. Elle avait des réflexes phénoménaux.

Elle atterrit de côté, ses griffes soulevèrent des échardes et un nuage de moisissure qui gonfla lentement, tel de la boue en suspension. La créature contracta immédiatement ses muscles pour un nouveau bond.

Il commença à inspirer quand elle sauta. Il dévia de la ligne d’attaque d’un mouvement fluide et frappa à l’horizontale, aussi rapidement qu’il le pouvait, tout en sachant qu’il risquait de se rompre les tendons. Une vague de vibrations, causée par les turbulences, parcourut la lame. Cette fois-ci, la pointe s’enfonça dans quelque chose l’espace d’un instant, il ne vit pas dans quoi, parce qu’il avait tourné son poignet pour une prise inversée, la lame vers le bas, et tailla l’air en croix, décrivant un huit horizontal. Il fit mouche une fois, à nouveau avec la pointe. Il recula d’un pas et changea à nouveau de garde. Il acheva d’inspirer.

Maintenant, l’expiration. En observant le monde au ralenti, on peut oublier de respirer.

Il vit une forme longiligne se déplacer et décrire des culbutes en l’air, comme abandonnée en apesanteur.

On aurait dit une anémone de mer. Drakkainen regarda encore une fois, et vit que c’était une patte coupée : une main avec un morceau d’avant-bras qui dérivait dans les airs en vaporisant des gouttes de sang semblables à de minuscules ballons parcourus de palpitations.

Il avança la lame devant soi, puis la leva au-dessus de sa tête. Les griffes s’enfoncèrent dans le sol, la créature découvrit ses crocs dans un sourire cauchemardesque et hérissa tout d’un coup une rangée de piquants, semblables à ceux d’un porc-épic, sur sa tête et son échine. Il sentit l’odeur acre de l’aldéhyde formique et de la ricine. Cette saloperie était venimeuse. Pas bon du tout.

Il aurait dû prendre son bouclier et ses deux brassards. La paresse ne paye pas.

La chose s’élança comme une torpille. Ses jambes arrière devaient avoir la force d’une catapulte. Elle sauta cependant un peu de côté, couvrant de sa patte restante l’espace où Drakkainen devrait se trouver lors de l’esquive circulaire selon le principe de la sphère rotative. L’homme se pencha donc en arrière, l’épée levée, les pieds toujours posés au sol. Il plia les genoux, les griffes passèrent au-dessus de son visage puis, avec la sensation que ses muscles abdominaux, tendus comme des cordes, éclataient, il se redressa et, laissant s’échapper l’air dans un terrible cri vibrant qui ressemblait au rugissement prolongé de la foudre, il frappa en diagonale ; esquivant de l’autre côté, il contourna son adversaire tel un toréador.

La créature atterrit sur ses membres inférieurs et se retourna.

La patte coupée acheva son vol et atterrit par terre avec un bruit humide.

Ils étaient à nouveau debout face à face. Drakkainen respirait lourdement, sentant tous ses muscles pulser. Il ne savait pas où il l’avait touchée.

La créature ouvrit la gueule et soudain, une ligne brillante, telle un ruban, apparut en travers de sa poitrine.

Ils continuaient à se regarder. Sans fin.

Puis la tête et une des épaules commencèrent à glisser du corps et, après un long moment, tombèrent par terre d’un mouvement souple.

Le temps retrouva son cours normal, la lumière jaune sépia des étoiles redevint verte, et le reste du corps de la créature s’écroula au sol, les jambes secouées de spasmes. Le Vagabond était debout, complètement essoufflé. Les égratignures sur son épaule le lançaient, mais il ne ressentait les effets d’aucun poison. Tous ses muscles tremblaient, une crampe lui saisit le mollet, semblable à des pinces d’acier.

Le monstre continuait à remuer par terre, mais d’une manière plutôt gauche. Ses membres tremblaient, ses yeux lançaient des éclairs sauvages …, sa gueule s’ouvrait et se fermait, un piquant isolé apparaissait encore par-ci par-là, la ligne de pics s’hérissait et se rétractait sur sa tête. Même les griffes de la patte tranchée grattaient toujours le sol. Le tronc coupé vomissait des flots réguliers de sang.

Il ne se remémorait pas l’existence d’un tel animal. La plupart de la faune du Midgaard rappelait dans une certaine mesure la faune terrestre. Il en allait ainsi avec la convergence évolutive : on s’adaptait aux conditions. Mais ces cousins étaient comme sortis d’un mauvais rêve. Les ours, quand ils se mettaient debout sur leurs pattes arrières, mesuraient trois mètres de haut ; les herbivores qui grattaient le sol et constituaient l’équivalent du paresseux pesaient presque deux tonnes, avaient des griffes telles des sabres et une gueule à faire rougir un crocodile. Comme sur Terre à l’ère tertiaire. Le Créateur local n’avait visiblement pas perdu goût pour les représentants de la mégafaune à dents de dragon. Il pouvait s’avérer que la créature qui gisait là, sortie tout droit du Jardin des Délices de Bosch, était pour les autochtones une simple grenouille.

Nitj’sefni frappa de sa main la garde de son épée. Un trait de sang apparut sur la terre devant lui. Il secoua sa lame dans un reishiki négligeant, tourna le pommeau dans ses doigts et glissa l’épée dans son fourreau.

« Ulf le Pourfendeur de grenouilles, murmura-t-il. »

Il revint à la statue et examina le deuxième crâne. Et trouva Letherhaze. Le pauvre, il ne retournera plus à Cambridge.

L’existence de la créature, qui convulsait à présent par terre, ne lui fournissait aucune réponse. Cet animal était extrêmement dangereux, et si rapide qu’un humain sans cyfral n’avait pas la moindre chance contre lui, mais ce n’était sûrement pas lui qui avait réglé son compte à Hallering et transformé la moitié de son corps en statue de granit. Ce n’était pas lui qui avait éliminé Zavratilova et Letherhaze, car on leur avait coupé la tête à l’aide d’un outil aiguisé en métal, plutôt lourd. Les vertèbres avaient gardé les traces d’un instrument tranchant et contondant, très probablement l’herminette toujours plantée dans la porte du bûcher. À côté, dans un tas de bûches aujourd’hui pourries, il trouva des ossements humains dispersés. Ils y avaient été trainés et décapités. La couche de sciure et le tronc lui-même portaient encore des traces de leur sang.  C’était du sang traumatique, plein de bilirubine. Ensuite, celui qui avait fait ça avait pris leurs têtes et les avait jetées aux pieds de la statue. Quelqu’un avait accompli ici un sacrifice. Qui ?

La statue était locale, mais ne provenait pas de la Côte. Parmi les autochtones, il n’y avait pas d’adorateurs d’une déesse enceinte dansant avec une faux. Ce personnage ne faisait pas partie de leur panthéon.

À sa connaissance, les déesses des Marins avaient une toute autre apparence, et ne demandaient pas de sacrifices humains. Il pourrait éventuellement s’agir de la Dame des Moissons amitraïenne, mais plus d’un millier de kilomètres, des montagnes et un désert séparaient ce lieu de l’Amitraï. Les détails de ce culte lui étaient inconnus, cependant il était possible qu’il exigeât des sacrifices. Mais que feraient ici des Amitraïs ? Leur nation était un immense empire guerrier qui avait conquis de nombreux pays, y compris une série de royaumes littoraux d’où étaient originaires les Marins. Et ceux-ci étaient un peuple en exil. Ils n’auraient pas supporté la présence d’Amitraïs. Ils les considéraient comme des démons et les haïssaient de tout cœur.

Autant d’énigmes. Il n’avait pour l’instant trouvé que des questions, et aucune réponse.

Le combat, qui avait duré une quinzaine de secondes, l’avait horriblement épuisé. Il commençait déjà à avoir mal aux muscles. Le lendemain, il marcherait comme un handicapé. C’était comme ça après l’accélération. L’être humain n’est pas fait pour ça. Pendant quelques instants, il est un surhomme, après quoi il est malade pendant toute une journée. Il savait que dans quelques heures, il tomberait d’épuisement et s’endormirait. Il commençait déjà à avoir des vertiges. Ses muscles manquaient cruellement d’oxygène, il avait usé presque tout le glucose dont disposait son organisme, et son estomac commençait déjà à se tordre de faim. Il était également sûr d’avoir surmené ses tendons. Les égratignures le lançaient d’une douleur brûlante. Elles n’avaient probablement pas été infectées par le venin, mais elles allaient sûrement mettre du temps à cicatriser. Son dos brûlé, inondé de sueur, écrasé par la cotte de mailles et l’armure, lui faisait aussi un mal de chien.

Il fit un tour complet du terrain, mais ne trouva pas d’autres corps. Zavratilova, Letherhaze, Hallering. Il en manquait cinq. Étaient-ils partis ? Avaient-ils été kidnappés ? Étaient-ils eux aussi morts mystérieusement, mais à l’extérieur de la station ?

Il savait qu’il n’apprendrait rien d’autre ici. Il partit à la recherche de quelque chose à manger. Les rations militaires ne duraient pas éternellement, mais pouvaient tenir un bon moment. Malheureusement, les scientifiques n’appréciaient pas beaucoup cette alimentation déjà prête qui, dans ses sachets hermétiques, avait l’aspect et le goût de bouffe pour animaux, mais qui ne nécessitait aucune préparation. Il suffisait de les ouvrir et de les manger, dans le pire des cas sans même les réchauffer. Par contre, ils avaient emmené des rations lyophilisées, meilleures, auxquelles il fallait ajouter de l’eau. Il en mâcha une sèche. C’était comme manger du plâtre. La poudre lia immédiatement toute sa salive et se figea sous forme d’un mastic salé, collé à sa gorge et à sa langue. Un peu d’eau, stagnante, puant le plastique et pleine d’algues, avait survécu dans un réservoir de la salle de bains. Il s’en remplit quand même la bouche et la mélangea à la coquille séchée de quelque chose qui était censé être du ragoût de lapin aux légumes, la transformant en une pâte dégoûtante, mais qu’il réussit à avaler. Il trouva aussi un tube de confiture à la fraise des bois et une barre chocolatée qu’il arrosa de lait concentré. Pour finir, il se vida un tube de pâte anchovis droit dans la bouche. Dans son état, ce qu’il mangeait lui était pratiquement égal. Il se sentait comme un naufragé mourant de faim. Il trouva encore trois paquets de rations pleins et les rangea derrière son plastron. Le reste était déchiré, écrasé, le contenu depuis longtemps dissout dans l’eau de pluie, dévoré par des animaux. D’ailleurs, il n’y avait plus grand-chose.

Il fit un nouveau tour du laboratoire et constata qu’il y restait pas mal d’objets qui pourraient encore servir. Malheureusement, il n’y avait pratiquement rien qu’il puisse prendre avec lui. Il était déjà chargé comme un marchand ambulant. Après réflexion, il emporta au moins les monnaies locales. Il cacha les bijoux de facture terrestre dans un pot de café qu’il dissimula sous une des pierres des fondations.

Il sortit devant la cabane et se dit que contrairement à ce qu’il avait prévu, il ne resterait pas ici. Cet endroit n’était bon à rien, il ne ferait pas un bon quartier général. Il fallait aller ailleurs. Où, il n’en avait aucune idée. Il décida que tant qu’il ne trouverait pas les cadavres des autres, il les considérerait comme vivants. Cela voulait dire qu’ils avaient quitté les lieux. Pour aller où ? Probablement droit devant eux, pour commencer.

L’arbre qui poussait au milieu de la cour avait un tronc étrange avec une protubérance en forme de tonneau qui faisait penser au torse d’un homme. Il le regarda plus attentivement et remarqua que les branches présentaient elles aussi la ligne distincte des bras : les épaules, les biceps, même les veines sur les avant-bras. Plus il regardait, plus il voyait de détails. Les côtes, les tétons, la clavicule, la pomme d’Adam. Et, finalement, il vit aussi le visage.

« Une autre statue, dit-il à voix haute. Une vraie galerie d’art. »

C’est alors que les yeux du visage de bois s’ouvrirent.

Drakkainen frissonna et, bondissant en arrière, tira à moitié son épée. Les yeux le regardaient avec une expression de folle souffrance. Ils étaient normaux, humains, avec des blancs. Les iris des autochtones prenaient presque tout l’œil, comme chez les chevaux.

Ce visage lui était familier. Duval. Joaqin Duval. Le chef de l’expédition.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? », demanda-t-il, et remarqua qu’il avait par inadvertance utilisé le langage de la Côte. Il répéta la question en anglais. Les yeux bougèrent violemment.

« Tu ne peux pas parler ? Cligne deux fois pour oui, une fois pour non. »

Deux clignements. Très rapides.

« Ce sont les autochtones qui ont fait ça ? »

Trois clignements. Qu’est-ce que ça veut dire ?

« Les autres sont encore en vie ? »

Trois clignements.

« Ca veut dire que tu ne sais pas ? »

Un moment de réflexion.

Deux clignements.

Des centaines de questions affluaient à l’esprit du Vagabond, mais on ne pouvait répondre par oui ou non qu’à peu d’entre elles.

Quelque chose cliqueta doucement.

Une brindille de la branche droite bougeait légèrement, tapant sur sa voisine. Toctoc… toc… toctoc… Pause. Toc… toc… Pause.

De l’alphabet Morse ? Il essayait de comprendre ce que voulait dire l’autre,  mais il perdit le fil.

Point, trait, point, point, trait, trait, point.

L-M-E ?

L’autre recommença.

Trait, point, trait. Point, point.

Il comprit enfin : « Kill me ». Tue-moi.

« Je dois te tuer ? »

L’autre arrêta de cliqueter. Il cligna deux fois et ferma les yeux.

« Duval ! Je ne veux pas te tuer ! C’est une expédition de sauvetage ! Je vais faire venir un vaisseau ! Mais je dois savoir ! Où sont partis les autres ? Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Qui t’a fait ça ? Comment je peux t’aider ?

– Kill Me Killme Kilmekilme Kilem Kill… »

Rien à faire.

Drakkainen demandait, suppliait, convainquait et expliquait. En vain. L’autre ne répondait à aucune question, répétant la même chose en boucle.

Il passa ses mains de tous les côtés de l’arbre pour l’examiner, mais ne trouva rien d’autre que du bois. Du simple bois, lisse et sec, presque dépourvu d’écorce. Un tronc, des branches, des feuilles étroites et lancéolées semblables à celles d’un olivier. Un arbre dont Duval faisait partie, tout comme Hallering faisait partie de la statue dans la hutte.

Cependant, Duval était vivant. Il n’avait que ses yeux et la faculté de bouger une branche. Grandissait-il en même temps que cet arbre ?

Pas étonnant qu’il soit devenu fou.

Rempli d’effroi et de compassion, il aurait peut-être vraiment réussi à le tuer, mais il ne savait pas du tout comment. Comment tuer un arbre rapidement et humainement ? Ce n’était pas aussi simple.

Il s’éloigna, essayant de ne pas entendre la brindille qui cliquetait opiniâtrement.

« KILMEKILMEKILMEKILME… »

Il s’approcha de la moitié de monstre gisant à terre et décida de l’examiner plus attentivement. Il le planta avec son épée, pour voir. Les yeux, ronds et pâles, s’ouvrirent soudain, les griffes se plantèrent dans le sol, et tout à coup la tête sauta comme une fusée à hauteur de son visage. L’accélération tomba comme un rideau, il sentit la pression de l’air sur son dos et son cou lorsqu’il fit un bond en arrière, se retourna en sautant et frappa avec élan la tête de la créature d’un grand coup de pied en l’air. Elle changea de trajectoire de vol, accélérant visiblement, puis elle roula par terre avec un bruit dégoutant, vide.

Drakkainen la regardait avec horreur, la respiration lourde. Il vit l’épaule s’étendre en avant, les griffes se planter dans la terre, puis les muscles se contracter, tirant le tronc et la tête, et l’épaule s’étendre à nouveau en avant, exactement comme dans un film d’horreur de bas étage. La créature rampait. Vers lui.

« Pitchkou materi !, hurla Drakkainen. Crève, charogne ! »

Il attrapa son épée à deux mains et l’enfonça de toutes ses forces dans le crâne de la créature. Il souleva ensuite le cadavre étonnamment lourd sur la lame, prit de l’élan et lança la tête qui atterrit tout droit sur la palissade avec un bruit sourd.

« Je t’ai déjà tué cinq fois !, hurlait-il, hors de ses gonds. Arrête de vivre ! C’est quoi, ces conneries ? Quel monde de tarés ! Dans cinq minutes, Baba Yaga va débarquer ici sur son balai ! Un chaudron va passer et me tirer une révérence ! »

La créature avait l’air de l’écouter, car elle émit un léger sifflement et s’immobilisa.

« Voilà !, dit Drakkainen. Couché ! »

Il en avait assez de cet endroit, il était hors de lui, fatigué et affamé. Jurant dans sa barbe, il traversa la cour à grands pas et entra dans la cabane. Il ressortit un instant plus tard, une vieille couverture effilochée à la main. Il la jeta par terre et y envoya d’un coup de pied la patte tranchée, puis la roula en un gros paquet. Quelque chose commença à remuer parmi les chiffons. Nitj’sefni, jurant terriblement en finnois, cogna donc à plusieurs reprises le paquet contre le sol.

Il ramassa ensuite les fragments des membres de l’expédition qui étaient encore dans la cour et les emmena à l’intérieur de la cabane. Il posa tout ce qu’il avait trouvé sur la table, en face de la statue de Hellering, et demeura quelques instants tête baissée, remuant les lèvres en silence. Il fouilla une dernière fois la hutte et sortit enfin muni d’un petit réservoir en plastique, déversant son contenu sur les murs et le toit de bardeaux affaissé. Il s’accroupit ensuite à bonne distance et sortit une pierre à briquet d’une sacoche accrochée à sa ceinture.

« Vous devez vérifier ce qui s’est passé, disait l’Iceberg, et, si besoin, nettoyer derrière eux ».

Duval continuait à cliqueter d’une branche avec monotonie.

Drakkainen se leva, mit un coup de pied dans le revêtement du puits et alla chercher la scie.

Quand il descendait de la colline, les flammes étaient déjà plus hautes que la palissade et parsemaient le ciel nocturne d’étincelles.

*******

Je suis réveillé par la pluie. Une horrible matinée de plomb, dans la brume et le crachin. J’ai mal partout. Je ne sais plus si c’est à cause du combat d’hier ou de la nuit passée sur une grosse branche ramifiée. Il fait froid.

Je détache la corde qui me tenait à la branche et je descends par terre, emmitouflé dans un manteau de laine.

Qu’est-ce que je n’ai pas entendu à propos ce manteau. Que la laine naturelle réchauffe même si elle est mouillée. Que sous l’effet de la pluie, les fibres se contractent et le manteau devient imperméable.

Peut-être bien.

Seulement, à ce moment-là, il est déjà complètement trempé. Tout comme l’homme qui le porte.

J’ai mal à la cheville, à tous mes muscles, aux égratignures sur mon avant-bras et à mon dos brûlé. Je suis trempé, frigorifié, et terriblement affamé.

L’autre se manifeste juste au moment où, debout parmi les fougères, je soulage ma vessie.

Il est assis à la lisière de la forêt sur un chariot à simple essieu, attelé à un animal trapu rappelant de loin l’âne ou l’okapi.

« C’était un combat magnifique, dit-il. Peut-être même digne d’une ballade.

– Quel combat ?, je demande. »

Il est maigre, couvert d’un manteau avec une capuche, et tient à la main une flèche de lard dont il coupe des petits morceaux avec un couteau recourbé.

Je lace tranquillement ma braguette. J’aurai le temps, au cas où. J’aurai le temps avant qu’il ne descende de son siège ou qu’il n’essaye d’attraper quelque chose de tranchant.

Je l’ignore. Ici, approcher un homme seul qui dort est un acte impoli et dangereux. En fait, il m’a offensé.

Du moins si mes informations sont exactes.

Je ne sais pas du tout comment il a pu me repérer dans l’épais feuillage, parmi les branches. En vérité, je suis furieux contre moi-même.

Je ramasse du bois pour faire un feu. Il y a quelques plantes dont les branches s’allumeront même si elles sont humides. L’autre mâche son lard, me regardant attentivement de ses yeux étonnants, remplis de noir. Je crois qu’il est âgé. C’est difficile à dire. Ici, un quadragénaire est déjà considéré comme vieux. Son visage maigre est strié de rides et, d’une certaine manière, fatigué.

Mon silex donne naissance à des bouquets d’étincelles. Je souffle sur les braises apparues sur mon morceau d’écorce et mon tas de bois pourri et d’aiguilles jusqu’à ce qu’une flamme apparaisse.

En réchauffant mes mains près du feu crépitant qui dévore le bois sec, je pense au café. Un expresso dans une toute petite tasse recouvert d’une couche de créma. L’autre reste assis et porte à sa bouche des morceaux de lard sur le bout de son couteau.

« Viens t’assoir près du feu, lui dis-je.

– J’aurais pu te tuer, me répond-il, la bouche pleine.

– Mais tu ne l’as pas fait.

– C’est malin de dormir sur un arbre, comme ça.

– Pas assez malin, apparemment. Tu vas continuer à crier depuis ton chariot ?

– Je préfère regarder le monde de mon siège. Je suis plus haut. Je vois mieux. »

Je sors mes affaires de leur cachette. Des sacs, des besaces, enfin la selle sur laquelle je m’assois près du feu. Au moins, elle me servira à quelque chose. Je trouve des tranches dures d’une viande salée et séchée, enveloppées de papier sulfurisé. Je vais les faire cuire dans de l’eau bouillante. Je n’ai pas de café, mais je vais au moins boire un genre de bouillon. C’est toujours quelque chose de chaud dans le ventre.

« Qui habitait là-bas ? »

Je fais un geste de la main en direction de la colline sur laquelle noircit le moignon carbonisé de la station. Une partie de la palissade a survécu, mais une colonne de fumée grise s’élève encore au-dessus.

Il hausse les épaules.

« Personne. Tout le monde sait que c’est un endroit maudit. Un lieu de magie,  comme il y en a tant. Seul l’imbécile entre en ces lieux.

– Je cherche quelqu’un. Ici, je suis un étranger. Ceux que je cherche étaient des étrangers comme moi, et se sont égarés.

– Moi aussi, j’ai été longtemps absent. Une expédition. »

Il utilise le mot hansing. Une expédition, et plus précisément une excursion de pillage en mer. Littéralement : « la route vers le bonheur ».

Il tend la main qui tient le couteau, indiquant la forêt de l’autre côté de la clairière, où gronde un torrent.

« Il y a un chemin, là-bas. Il mène d’abord à la première demeure, chez Grisma Cri Dément.

– Il saura quelque chose sur ma famille ?

– Non. Ou peut-être que oui. Mais d’ici, tu ne peux aller que là-bas. Grisma Cri Dément, entouré d’un rempart de frêne barbelé, se cloître dans la demeure de ses ancêtres et avec une poignée des siens, il tremble de peur devant ce qui sort de la forêt. C’est le premier qui vit après les Déserts de l’Angoisse. Va, et offre-lui un présent. Offre-lui ton butin.

– Quel butin ? »

L’homme sur le chariot indique le baluchon en vieux plaid, partiellement imbibé de sang, posé non loin. Le baluchon qui continue à remuer doucement.

« Parfois, il envoie un étranger dans la forêt, quelqu’un de trop jeune pour avoir peur et de trop stupide pour refuser, pour qu’il le libère de la venue des autres spectres. Des Enfants du brouillard froid. Des Eveillés. Mais eux, ils n’arrêteront jamais de venir. Nous vivons à une sombre époque. La guerre des dieux fait rage. Avant, ce n’était pas comme ça. Mais donne-le lui en souvenir. Qu’il le suspende à sa palissade et crie à ses hommes qu’il est un grand styrsman ».

Je commence à avoir assez de feu pour y mettre une tasse contenant de l’eau et une tranche de viande cassée en morceaux.

« Je ne sais pas de quoi tu parles. Je pensais que c’était une grenouille. »

L’autre rit avec approbation.

« Je suis Ombre de Corbeau. Je vends des objets magiques. Tu veux un poignard qui maudit son possesseur ? Une pierre qui revient ? J’ai des pierres de route, des amulettes de sommeil noir, des plumes d’oiseau de foudre. J’ai de tout.

– J’ai besoin d’un cheval.

– Je ne vends pas de chevaux. Je vends des objets qui accomplissent.

– Tu as quelque chose qui pourrait transformer un homme en pierre ?

– Le temps ? J’ai beaucoup de temps.

– Et où je peux acheter un cheval ?

– Là où quelqu’un en vend. Je pense qu’on se reverra. Trouve la voie. »

« Trouve la voie », c’est un au revoir. Du moins selon la Culture et ontologie de la Côte de Rekovic.

« On m’appelle Nitj’sefni !, je lui crie alors qu’il s’éloigne.

– Ça se voit. Pour moi, tu es Celui Qui Dort Dans l’Arbre », rétorque-t-il par-dessus son épaule, puis il descend au fond de la vallée sur son chariot crissant en écrasant sous ses roues les fleurs blanches des fougères.

Je reste seul. La pluie murmure avec monotonie parmi les feuilles, mon feu de camp crépite dangereusement sous les gouttes qui tombent des branches. Quelque part, haut dans le ciel, le cri d’un rapace se fait entendre.

Je sirote mon maigre bouillon et je commence à systématiser mon plan d’action. C’est une activité compliquée et vide de sens, parce qu’en réalité, je ne sais pas ce que je dois faire. Je vais prendre ce chemin. Où que soient allés mes malheureux chercheurs, ils n’ont sûrement pas coupé à travers la forêt, je vais donc emprunter moi aussi le chemin. Je vais rendre une petite visite à celui qu’on appelle Grisma Cri Dément.

J’ai besoin d’un cheval. J’ai assez d’argent, sans compter ce que j’ai dérobé à la station. Ma ceinture, remplie de petits tas réguliers de pièces d’or et d’argent, a l’air d’un boa bien repu. Je n’ai plus qu’à trouver un magasin de chevaux.

Et je dois apprendre ce qui s’est passé. C’est même plus important que de retrouver les naufragés.

***

L’autre soir, dans la salle à manger de Darkmoor, l’ambiance était solennelle. Un feu crépitait dans la cheminée de pierre, nous étions assis à une longue table à la lueur des bougies, entre l’argenterie, les perdrix rôties, les pommes de terre au four et, bien sûr, le yorkshire pudding dégueulasse. L’Iceberg s’essuya les lèvres avec une serviette et, d’un geste autoritaire de la main, ordonna qu’on nous serve du vin.

« Les conditions de la mission ont changé. Un seul partira, dit-il enfin. L’équipe reste, la formation va continuer, nous attendons de voir la suite des évènements. La politique, ajouta-t-il d’un ton explicatif ».

Nous étions pétrifiés devant la table, nous regardant tantôt les uns les autres, tantôt l’Iceberg. Il prit une gorgée de sherry et se tourna vers un des serveurs qui lui tendit un plateau avec une enveloppe scellée de cire rouge et une dague en argent. Pendant l’année écoulée, nous nous sommes habitués aux rituels et à l’ambiance pompeuse, étrange, ni réellement pseudo-moyenâgeuse, ni vraiment franc-maçonne, aux smokings et aux robes de soirée, qui remplacent soudain les treillis grossiers. Ça ne faisait plus rire personne.

Nous nous en remimes tous aux capacités que nous avions acquises pendant la formation. Pendant que l’Iceberg, s’aidant de la lame, rompait le sceau, Kaufmann se resservait de la farce, je tournais ma coupe d’argent entre mes doigts et je reniflais le sherry, Cavallino se curait les dents, et Deirdre grignotait une branche de raisins. Tout le monde avait l’air décontracté et à l’aise.

« Nous remercions monsieur Corvinaque pour sa collaboration. Monsieur Corvinaque, maître Harding va vous aider à faire vos valises, un chauffeur vous attend en bas, dans le hall. Je vous rappelle que vous êtes tenu au secret d’Etat du plus haut degré. Je vous prie d’oublier tout ce que vous avez vu ou entendu, sauf une chose : nous, nous ne vous oublierons pas. Merci et au revoir. »

Dans le profond silence, on n’entendait que l’écho des pas de René qui se réverbéraient sous le haut plafond. Lorsque les deux énormes battants de la porte se refermèrent avec fracas, personne ne dit un mot.

« Messieurs Kaufmann, Nilfsson et madame Decrout, équipe de sécurité. Pour l’instant. Madame Mulligan, monsieur Cavallino, monsieur Rogowski, monsieur Kohoutek et monsieur Dartlow, équipe de réserve ».

Le silence règnait toujours.

« C’est monsieur Drakkainen qui va partir ».

Pendant un quart de seconde, tout le monde se laissa aller. À notre mesure, bien entendu. Nilfsson se redressa avec soulagement et prit une gorgée de vin. Dartlow serra les dents, on voyait se contracter les muscles de sa mâchoire. Decrout était étonnée, elle faisait une tête comme si la foudre venait de la frapper. Pendant un instant, Deirdre avait l’air d’une walkyrie, les lèvres serrées, le menton en avant, des diamants dans les yeux. Moi, je ne sentais rien. Rien, sauf l’odeur du yorkshire pudding.

Même Kohoutek s’arrêta de manger pendant un instant.

« Monsieur Drakkainen, je vous prie de me suivre. J’invite les autres à profiter de la suite du dîner dans une ambiance plus détendue. Bon appétit, merci, et bonne nuit. Positivez. La mission continue ».

« Vous vous doutez pourquoi ?, me demanda-t-il d’un air inquisiteur, une fois assis derrière son bureau en train de bourrer sa pipe.

– Non, capitaine.

– Vous êtes le plus âgé. Vous vous souvenez encore du temps où nous étions seuls dans l’univers. Vous vous souvenez du temps où la propulsion ultragravitationnelle n’existait pas et où l’astronautique n’était qu’une expérience douteuse. Vous avez encore tout ça dans le crâne. Vous êtes un enfant de l’ancien monde et vous êtes né avec la conviction que seul ce qui se trouve sur Terre existe, que nous sommes les uniques êtres pensants de l’univers, et que la vitesse de la lumière est infranchissable. Je pense que vous vous adapterez mieux aux autochtones et à leur mentalité, parce qu’ils pensent de la même manière, à la mesure de leur monde. En outre, votre mère était polonaise, votre père finnois, et vous avez grandi en Hongrie. Le choc culturel, ça vous connait. Et puis vous êtes l’un des rares à considérer l’indépendance comme votre religion. Vous ne croyez ni en l’État, ni en les lois, ni en l’esprit collectif. Vous êtes un solitaire. Vous avez foi en votre drôle de droit moral et en la raison. Si c’était une équipe qui devait partir, alors vous seriez resté sur Terre. Mais nous devons en envoyer un seul. Un seul homme. Je pense que vous survivrez. Du moins, vous avez une chance de survivre.

« Maintenant, je vais vous dire quelque chose que seules six autres personnes savent. Ce ne sera même plus le secret du plus haut degré. Si vous ne dites ne serait-ce qu’un mot, même au caporal Mulligan, vous serez tous les deux éliminés. Je m’excuse pour ce ton, mais c’est indispensable. Bien sûr, vous devez trouver l’équipe de recherche ou découvrir ce qui leur est arrivé, évacuer tous ceux que vous pouvez et effacer leurs traces, réparer les éventuels dommages qu’ils auraient pu causer si jamais il y a eu contact non-autorisé avec la xénocivilisation, mais ça, vous le savez parfaitement. Ce que vous ne savez pas, par contre, c’est que vous avez officiellement obtenu l’autorisation d’utiliser tous les moyens nécessaires adaptés à la situation. Vous savez ce que cela veut dire ? »

Je prends une gorgée de whisky.

« – Une licence pour tuer…

– Oui. Si vous vous trouvez obligé de tuer, vous en aurez le droit. J’en suis entièrement responsable. Il y a aussi autre chose. On est tombé là-bas sur un phénomène qu’il nous est difficile de nommer convenablement, sans parler de l’expliquer. Quelque chose qui pourrait être extrêmement dangereux, ou du moins de la plus haute importance ».

Je prends une gorgée de whisky sans dire un mot.

« On y a constaté la présence de magie, dit enfin l’Iceberg, comme avec un peu de gêne et de dégout. Du moins, c’est ce qui apparait dans les rapports dont vous prendrez connaissance. Revenez de là-bas vivant, et dites-moi que nous avons été victimes d’une hallucination, d’une illusion ou des effets secondaires d’un phénomène physique inconnu. J’espère que ce sera le cas. Ou bien revenez et dites-moi que l’univers est devenu dingue et que notre monde va bientôt devenir un enfer ».

***

Le chemin descend. Il est étroit, jonché de cailloux et couvert d’herbe. À côté, un ruisseau gargouille. Je marche. Je me sens comme un touriste. La seule chose déprimante est de savoir que où que j’aille, je ne trouverai ni abri, ni salle de bain avec eau chaude, ni draps propres.

Je pense à Duval, emprisonné dans un arbre. Duval, que j’ai condamné à une mort lente dans un tronc abattu. Combien de temps cela va-t-il durer ? Jusqu’à ce que l’arbre pourrisse ? Qui sait combien de temps met un arbre pour mourir ?